Le concert a bien failli ne pas avoir lieu. Les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France sont quand même descendus jusque dans la capitale des Gaules. Ils ont tenu à prendre la parole, par la voix de leur violon solo Virginie Buscail. Juste après la lecture d’un texte écrit par les musiciens de l’orchestre, ceux-ci se sont retournés avec des cibles collés dans le dos, en signe de protestation contre les coupes budgétaires qui menacent notamment le Chœur de Radio France. Rarissime, ce genre de prise de parole traduit leur légitime degré de préoccupation. Largement applaudis par le public de l'Auditorium de Lyon, les musiciens ont ensuite embrayé sur la Symphonie nº 2 de Schumann.

Philippe Herreweghe © Michiel Hendryckx
Philippe Herreweghe
© Michiel Hendryckx

Philippe Herreweghe lance l’introduction de la symphonie avec franchise : les trompettes impérieuses se fondent merveilleusement dans la cantilène chantée aux cordes, dans un tempo relativement rapide. Après un léger moment de flottement, le chef belge obtient des accords verticaux, soutenus par des timbales sèches et percussives. Toute la symphonie sera d’une intensité dramatique forte, avec un sens de l’action et du mouvement très subtil, donnant vie à chaque thème. Il fait ainsi entendre un « Scherzo » martial (on le voit imiter le salut militaire pour les cuivres), où rien n’est lourd ni pesant. Si sa gestique est comme d’habitude assez difficile à saisir, Herreweghe fascine par sa direction au sens premier du terme. En bon capitaine veillant au bon équilibre sonore de l’orchestre, le maestro allège, dynamise et relance sans cesse une symphonie légèrement sombre mais fourmillante. 

Les musiciens le lui rendent bien, en particulier les vents. L’« Adagio cantabile » introductif du troisième mouvement est chanté avec une grâce et une élégance quasi mendelssohnienne par une petite harmonie époustouflante. Le tuilage des timbres est parfait entre les différents solistes, la clarinette venant entrer dans le son du hautbois, selon une belle cohésion de pupitre. Introduite par les bois, la deuxième partie du finale relève ici d’un caractère bucolique qui vient contraster avec la brillante incandescence du mouvement. Cette flamme est d’ailleurs superbement retranscrite par des cuivres puissants et moelleux, en particulier dans la coda étincelante. 

Si l’orchestre convainc dans une splendide version de la Symphonie nº 2 de Schumann, on est plus mitigé quant au violoncelliste Steven Isserlis, qui jouait sous la double casquette de chambriste et soliste. Cela avait pourtant bien commencé avec la Sonate pour violoncelle et piano nº 3 de Beethoven, que le musicien interprétait avec la pianiste canadienne Connie Shih. L’introduction de la sonate laisse entendre un violoncelle très expressif, présageant un Beethoven romantique et emporté. Un vibrato généreux, des accents et des crescendo souvent exagérés donnent du relief à la pièce, et Isserlis fait preuve d’un fondu sonore qui sied plutôt bien au caractère de la pièce. Il faut également souligner la belle performance de la pianiste. D’une noblesse de jeu éloquente dans le premier mouvement à des graves ténébreux dans le « Scherzo » central, le tout servi par une précision rythmique constante, Connie Shih impressionne de bout en bout. Mais on peut déjà percevoir un petit problème qui deviendra plus sérieux dans le concerto de Haydn : le violoncelliste britannique a du mal à projeter le son dans l’Auditorium. Il est souvent couvert par le piano, et les intentions musicales paraissent alors opaques. 

Ce manque de présence sonore se fera d’autant plus embarrassant dans le Concerto pour violoncelle nº 2 de Haydn. Tout du long, Isserlis a du mal à se faire entendre, le son de son instrument paraissant étrangement très faible, comme happé par la salle. Le premier mouvement souffre d’un statisme neutre, quand l’« Adagio » qui suit introduit un balancement agréable quoique vite lassant. Les quelques élans de fougue instrumentale dans le dernier mouvement arrivent tard et la pulsation ternaire est difficilement perceptible. 

Mais on retiendra surtout de cette soirée hors les murs un Orchestre Philharmonique de Radio France qui a tout mis en œuvre pour montrer au public lyonnais sa mission – essentielle – de service public et la place qu’il occupe dans le paysage orchestral français, en l’occurrence une place de choix.

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