Le cadre champêtre et ensoleillé de la prairie Cuny jouxtant l'église de Froville-La-Romane est particulièrement accueillant en cette fin de soirée lorraine du 2 juillet. Deux pianos sont livrés au somptueux talent d'interprètes et improvisateurs à la complicité étonnante : Jean-François Zygel et Hugues Leclère. Proposant de placer leurs pas dans ceux d'un Johann Sebastian Bach admiré et revisité, les musiciens sauront captiver le public festivalier de Froville qui, tout au bonheur de se voir dégagé des contraintes sanitaires les plus restrictives, au milieu d'un parterre verdoyant, ne se montrera pas économe d'applaudissements. Ajoutons que le concert de la nature orchestré par le chant des oiseaux aura tout loisir de s'inviter à la fête... L'environnement concurrencera d'ailleurs l'humour des artistes lorsque les braiments d'un âne parqué dans un pré voisin viendront ponctuer les commentaires donnés oralement entre les interprétations ! Situation surprenante et drôle ne faisant finalement qu'ajouter au caractère spontané d'une relation quasiment familière entre les deux pianistes et l'auditoire.

Jean-François Zygel et Hugues Leclère
© Laure Baert

D'entrée, l'art et l'esprit de Bach sont révélés sous les doigts de Hugues Leclère interprétant l'Invention en la mineur et celle en fa majeur très enlevée. Le parfait équilibre entre les mains gauche et droite, la sûreté du jeu donnent un relief saisissant aux œuvres. Ce talent sera apprécié tout au long de la soirée. L'improvisation de Jean-François Zygel partant de ces pièces suscite l'étonnante impression de donner corps à de multiples possibles qui seraient comme sous-entendus et ouverts par l'écriture du maître de Köthen. Dissonances et touches de jazz ou encore notes aiguës et cristallines se fondant avec le chant des oiseaux, réminiscence venue peut-être d'Olivier Messiaen, portent peu à peu la musique vers d'autres horizons. Toutefois, lorsque Hugues Leclère entre aussi dans le jeu de l'improvisation, on entend souvent sous ses doigts un rythme, des accords rappelant avec régularité les thèmes et l'écriture des partitions de Bach. Ces résurgences ne sont pas absentes mais souvent plus diffuses au clavier de Jean-François Zygel.

La tension ainsi créée entre la fidélité à un modèle idéal et la liberté de s'en détacher se trouve magnifiquement éclairée par la coopération mêlée à une rivalité symbolique voulue et entretenue de la part des deux artistes. Cette mise en scène permet d'évoquer le légendaire concours de virtuosité qui aurait pu avoir lieu entre Bach et Louis Marchand si celui-ci, dit-on, ne s'était dérobé. Feignant de vouloir laver l'honneur ainsi atteint de Louis Marchand, Hugues Leclère offre une superbe illustration du génie de ce compositeur français, annonçant de cette façon la poursuite de la joute musicale instaurée ce soir à Froville. Toujours complices et rivaux fictifs, Zygel et Leclère s'en remettent aux armes que leur offre le Clavier bien tempéré. Une fois encore, l'osmose réalisée dès les premières improvisations se produit, faisant ressortir des lignes et une harmonie tantôt d'une solennité aux puissants accents, tantôt d'une primesautière légèreté, tantôt pourvues de rythmes heurtés, d'accords et d'intervalles bien éloignés du baroque ; effets qui ne se trouvent évidemment pas dans la partition de Bach et qui pourtant, par magie, ne cessent d'y ramener.

La virtuosité consommée des deux pianistes se manifeste particulièrement lorsqu'est abordé le modèle de la fugue, typique de Bach. Un extrait du premier livre de L'Art de la fugue est donné avec force et conviction par Leclère tandis que l'improvisation qui lui est rattachée, conduite par Zygel, abonde en sonorités, en traits, en nuances, en frappes percussives extraordinaires auxquels l'autre clavier ne manque pas d'apporter son concours. Il en va de même, un peu plus tard à partir du Concerto en fa mineur. Par contraste, à la suite du Concerto italien (deuxième mouvement), une gavotte improvisée de facture plus classique se développe autour d'un thème plein de charme.

Jouant enfin explicitement une amusante et stimulante scène de dispute musicale autour du Prélude en ré majeur du Clavier bien tempéré, les deux supposés rivaux improvisent de spectaculaires effets tandis que s'élabore un riche dialogue entre eux, bâti sur tout ce que leur imposante maîtrise de l'instrument et des répertoires permet. Cette improvisation se prolonge par un hommage au maître consistant en un ensemble de développements autour du thème B.A.C.H. Initié sous forme d'ode funèbre, il récapitule ensuite magistralement l'essentiel du voyage proposé au cours du concert parmi les paysages si variés et toujours inattendus que les deux superbes claviers ont permis de dépeindre musicalement.

En bis, une joyeuse introduction improvisée conduit à la Badinerie de la Suite n° 2 tandis que les développements proposés se muent en un galop endiablé, propre à laisser le public emporter un dernier souvenir pour le moins roboratif !

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