Voici le grand retour sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées du pianiste français Jean-Philippe Collard. Avec une belle carrière ponctuée d’une soixantaine d’enregistrements à son actif, c’est parallèlement à la sortie d’un livre de souvenirs et de réflexions ainsi que d’un disque consacré à Granados qu’il offre ce soir un récital placé sous l’égide de Chopin, Fauré et Granados.

Jean-Philippe Collard © Seldy Cramer Artists
Jean-Philippe Collard
© Seldy Cramer Artists

Grand, svelte, au regard humble et sincère, à l’allure lente, presque impassible, et teintée d’une certaine retenue. Tel est Jean-Philippe Collard lorsqu’il s’avance sur scène, tel demeure-t-il lorsqu’il la quitte. Au piano, il est le chantre d’une élégance dans la sobriété. Si ses gestes mesurés suivent une grande économie de moyens et de mouvements superflus, si ses phalanges contrôlent la moindre variation de teinte, le paysage intérieur qu’il nous transmet est d’une fraîcheur surprenante. Tout autant dans Chopin que dans Fauré ou Granados, il sait ne pas s’enfermer dans la sobriété du contrôle qui est le sien, et en son jeu affleure naturellement une part d’insaisissable, de flottement. Il est nécessaire, dit-il dans le programme de salle, « d’être aspiré par la musique, puis être apaisé pour retrouver le chemin de la spontanéité et capter le public ».

La première partie de concert est consacrée aux Préludes op. 28 de Frédéric Chopin. On se dit que s’il y a assurément de très belles trouvailles, ce n’est pas le répertoire qui sied le mieux à Jean-Philippe Collard, et ce n’est sans doute pas ce que l’on retiendra de ce concert. Commencer de but en blanc par l’« Agitato » qui inaugure ces préludes est plutôt abrupt, et le pianiste lui-même semble quelque peu dépassé. La conduite des phases est généralement irréprochable dans les tempos lents, emplie de cette oscillation, de ces flottements qui font toute l’intelligence et la justesse de son jeu. Saluons les magnifiques basses qu’il dévoile dans le huitième prélude, « Largo ». L’équilibre des voix est en revanche nettement moins convaincant dès que le propos devient plus agité, et alors le dessin de la main droite devient raide, s’essouffle bien souvent et perd en clarté, noyé sous des basses (préludes n° 5, 8, 12 ou 14). Le pianiste n'investirait-il pas insuffisamment la dimension psychologique de ces remous romantiques ?

La Ballade op. 19 de Fauré sera d’un autre acabit, on y redécouvre enfin le Collard que beaucoup attendaient et qui peinait à se manifester en première partie. Entiérement absorbé en ces territoires qui lui sont plus que familiers, le pianiste sait assouplir les traits et plier son verbe au gré des ondulations d’une ligne fluctuante. Sa phrase, loin de suivre une trajectoire rectiligne, évolue en équilibre sur une crête, sensible à l’altitude, et touchante dans sa manière de rêvasser, le regard au loin, à l’horizon, malgré sa vulnérabilité au vertige et aux coups de vent des modulations harmoniques qui la déséquilibreraient si le pianiste n’en prenait garde. Cette fragilité sans affects et sans leurre lui confère un sentiment de grande authenticité. Et quelles couleurs ! Chaque note est une teinte qui enrichit le tableau mouvant qu’il développe en maître de la palette. Le timbre cristallin très pur des notes perlées à la main droite semble celui d’un son rêvé, fantasmé. C’est du très grand Fauré qu’il nous offre là.

Les extraits des Goyescas de Granados n’ont guère à pâlir après cela. On y retrouve toutes les qualités précédentes, avec un délicieux sens du phrasé : si le spectre chatoyant est bien celui de Granados, jamais le pianiste n’« espagnolise » la phrase là où d’autres le font parfois artificiellement. Non, le ton sonne juste et c’est avec une grande humilité mais non moins de sensibilité qu’il s’empare de ces partitions d’une richesse immense, jouées avec tout ce qu’elles contiennent d’esquive, de séduction, d’attraction, d’attente, de volupté et de profondeur. Le « Fandango de candil » (Fandango à la chandelle) est grisant dans sa fière claudication. Saluons-y la qualité du toucher espiègle de Collard qui sait mettre exactement le poids qu’il faut et outrepasse sans broncher toutes les difficultés techniques de la partition. La pièce « Quejas, o la maja y el ruisenor » (Complainte ou la jeune fille et le rossignol) est une douce caresse sur une épaule hâlée tandis que « Los requiebros » (Les flatteries) irradient une belle chaleur, et l’on imagine des gerbes de fleurs bigarrées lancées sous le soleil…

Enfin, la Mazurka op. 17 n° 4 de Chopin jouée en bis est délectable par les tâtonnements du pianiste qui effleure le clavier avec pudeur, et constitue une belle conclusion à ce récital qui dévoile en Fauré et Granados un pianiste ayant le sens de la justesse de ton, de la ligne et des couleurs.  

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