Pretty Yende mériterait d’avoir une ascendance helvétique. Bien évidemment dans l’horlogerie. Dans le cadre des récitals « Grandes Voix » du Centre lyrique Clermont-Auvergne, la soprano sud-africaine s’est livrée le 20 décembre à un exercice de haute précision vocale. Technique irréprochable, franchise des attaques et rectitude de l’engagement, solidité de la ligne, projection claire et puissante : rien ne semble devoir manquer qui viendrait entacher sa réputation. Elle illustre magnifiquement cette conscience de soi que confirment ses indéniables dispositions. Que lui reprocher ? Certainement pas ce naturel si singulier dont elle irrigue La Promessa tirée des Soirées musicales de Rossini. La douceur des nuances qu’elle atteint demeure une pure splendeur, un ravissement. Et ce vibrato serré, sans aspérité, qui s’accomplit avec une orgueilleuse assurance sur un convaincant « Ne men per gioco v'ingannerò », quelle diva ne rêverait d’en maîtriser ainsi les ressorts expressifs ? Yende en traduit les séductions sans céder à de vaines coquetteries expressives.

Pretty Yende © Yann Cabello
Pretty Yende
© Yann Cabello

Si elle convainc dans le justement redouté Vanne, o rosa fortunata de Bellini, c’est d’abord par son talent inné de l’évocation. Prédisposition qui l’exonère d’effets trop appuyés en lieu et place d’une incapacité narrative ou d’un déficit d’inspiration, deux écueils qui lui sont étrangers. L’intelligence mélodique aussi subtile que celle de Me voglio fa’na casa de Donizetti ne saurait pas davantage lui échapper. De la même manière que le phrasé virtuose ne prend jamais le pas sur l’intensité mélancolique de L’amor funesto.

Mais trop de perfection nuirait-elle par instant à l’imagination ? D’autant que le programme ne rechigne pas à la cohabitation d’esthétiques pas spontanément compatibles – sauf à donner dans la performance vocale digne d’un Fregoli. Le Debussy mélodiste de Pretty Yende souffre quelque peu d’une surcharge pondérale lyrique. Sans que la qualité du chant ne soit susceptible d’être remise en cause, le flirt belcantiste de Clair de lune peut faire regretter les fêtes galantes à la Watteau qui ont inspiré un Verlaine. Ceci dit, l’imprégnation plus spectaculairement extravertie en direction de l’aria peut s’avérer un choix défendable. Ce à quoi se consacre la soprano, non sans argument déclamatoire consistant en une insolente conviction dans l’aigu.

Apparition, sur un poème de Mallarmé, n’échappe pas à ce parti pris sans que l’on puisse lui faire grief de donner à proprement parler dans le contre-sens. La séduction du phrasé de Yende et sa parfaite homogénéité s’imposent en exemplaire leçon de chant, quand bien même ces vertus écarteraient la troublante mélancolie symboliste de l’œuvre. Avec Mandoline sur un poème de Verlaine, la soprano va épanouir des dynamiques certes très soutenues mais en déployant un timbre plus en adéquation avec l’esprit debussyste.

L’un des atouts majeurs et non des moindres de Pretty Yende ? Rester sensible à la plasticité de la phrase tout en s’épargnant les accents superflus. Ainsi Pretty Yende va faire montre d’une incontestable capacité à traduire l’enivrante atmosphère lisztienne des Tre sonetti di Petrarca. Une fois encore, elle va déployer des capacités vocales hors norme dans le haut du registre dans un Pace non trovo remarquablement investi et charnel, et trouver l’ampleur du drame sur un émouvant « Ch’é sol di lei, si, ch’altra non v’hà parte » de Benedetto sia’l giorno.

Michele d'Elia et Pretty Yende © Yann Cabello
Michele d'Elia et Pretty Yende
© Yann Cabello

En premier rappel, on pourra toujours s’interroger sur la nécessité de caresser le public dans le sens du poil en enchaînant sans transition sur « Una voce poco fa » du Barbier de Séville, certes irrésistible de rouerie rossinienne et de fantaisie assumée. Styliste intelligente et coloriste née, Yende joue d’une flexibilité des aigus qui va trouver une fois de plus le cœur (et le chœur !) des spectateurs. Plus judicieux dans la continuité d’une logique dramatique après Liszt, le second rappel « O mio babbino caro » de Gianni Schicchi eût pu paraître suffisant. La soprano y déploie les envoûtements de subtiles modulations portées par un flux discursif puissamment suggestif, où la fameuse déclaration d’amour filial se colore d’accents délicatement pathétiques. Par contre, comment ne pas être réservé concernant le décalage avec l’ultime rappel : « Art is calling for me ». Tiré de l’opérette The Enchantress de Victor Herbert, cette pochade lyrique, charmante au demeurant, tombe comme un cheveu « opérettique » sur le caviar opératique. Mais soyons bon public en cette veille de fêtes : il sera donc beaucoup pardonné à Pretty Yende.

Et beaucoup louangé à l’endroit de Michele d’Elia, pianiste merveilleux de sensibilité et de tact. Ce fin musicien épouse avec une intelligence virtuose et une complicité pénétrante, chaque variation d’intensité, en se mettant au diapason de la moindre expression.

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