Erich Wolfgang Korngold demeure un musicien injustement négligé du répertoire lyrique du XXe siècle. Même La Ville morte, son œuvre la plus célèbre, reste trop rarement programmée. Il faut donc saluer l’engagement d’Alain Perroux, qui poursuit avec constance à l’Opéra national du Rhin l’exploration de la musique allemande du début du siècle dernier, en offrant au public la redécouverte d’un ouvrage aussi rare que fascinant : Le Miracle d’Héliane.

Créé en 1927, l’opéra n’a jamais véritablement trouvé sa place au répertoire. Son sujet, aux accents typiquement post-romantiques, semble davantage ancré dans les préoccupations fin de siècle que dans l’esthétique des Années folles. Le livret de Hans Müller, d’après un mystère de Hans Kaltneker, met en scène une légende aux tonalités médiévales et aux résonances symboliques : l’arrivée d’un Étranger quasi christique dans une cité gouvernée par un Souverain austère, « qui n’a jamais souri » et a proscrit toute joie de son royaume.
Figure rédemptrice, l’Étranger bouleverse l’ordre établi, suscitant l’adhésion populaire mais surtout la colère et la jalousie du Souverain, d’autant plus vive que son épouse, Héliane, succombe à la fascination qu’exerce le jeune homme. Le drame se noue autour de cette jalousie : suicide de l’Étranger, puis épreuve ultime imposée à Héliane, sommée de prouver son innocence en ressuscitant celui qu’elle a aimé.

Sur cette trame hautement symbolique, Korngold déploie une musique d’une densité et d’une richesse exceptionnelles. Même dans une version réduite, adaptée aux dimensions de la fosse de l’Opéra du Rhin, l’orchestration frappe par sa luxuriance, sa poésie et sa puissance évocatrice. La partition conjugue sensualité, dramatisme et lyrisme flamboyant, alternant déferlements sonores et moments de transparence d’un raffinement inouï. Héritier assumé des maîtres du passé – Mahler pour la profusion des couleurs, Wagner pour la tension dramatique –, Korngold s’inscrit aussi pleinement dans la modernité de son temps, entre Richard Strauss et Puccini.
Sous la direction inspirée de Robert Houssart, l’Orchestre philharmonique de Strasbourg relève avec brio les défis d’une partition redoutable. Le chef en restitue toute la poésie (notamment dans le très beau prélude du dernier acte), la tension dramatique et le pouvoir suggestif, sans jamais sacrifier la clarté des plans sonores. Le Chœur de l’Opéra national du Rhin, très sollicité au dernier acte, y apporte une contribution éclatante, tant par la puissance que par la précision de ses interventions.

La distribution vocale impressionne d’autant plus que les rôles sont d’une exigence extrême. Camille Schnoor (Héliane) et Ric Furman (l’Étranger) se distinguent par une endurance remarquable : c’est à peine si l’on entend quelques minimes signes de fatigue bien pardonnables en toute fin de représentation, mais aussi au terme d’une série de cinq représentations ! Tous deux possèdent des voix longues et puissantes, mais surtout une véritable culture de la nuance dans des rôles où la tentation du seul volume sonore serait grande.
Camille Schnoor séduit par une émission naturelle et aisée, lui permettant de se faire entendre en toutes circonstances sans recourir constamment au forte. Son deuxième acte est particulièrement marquant, notamment dans l’émouvant « Ich ging zu ihm » et dans la redoutable scène qui clôt l’acte, où Héliane accepte l’épreuve imposée par son époux. Ric Furman, une découverte pour beaucoup (ce ténor américain s’est jusqu’à présent beaucoup produit en Allemagne), fait entendre un chant à la ligne élégante et à l’expressivité soignée, capable lui aussi de s’imposer face à la masse orchestrale sans jamais forcer. Une prestation à la fois impressionnante et profondément émouvante.

Josef Wagner campe un Souverain nuancé, évitant tout manichéisme. Les fêlures d’un tyran en mal d’amour affleurent avec subtilité, rendant le personnage fascinant sinon attachant. Mention spéciale également au Geôlier très humain de Damien Pass et à la Messagère de Kai Rüütel-Pajula, à la projection vocale irréprochable.
La mise en scène de Jakob Peters-Messer se distingue par sa sobriété bienvenue. Évitant le pléonasme d’un expressionnisme plaqué sur une musique déjà fortement expressive, elle met en valeur les lignes de force du drame et soigne tout particulièrement le jeu d’acteur, donnant chair à des figures pourtant très allégoriques. Si l’on excepte la présence quelque peu superfétatoire d’un Ange – dont les interventions restent heureusement plutôt discrètes et peu nombreuses –, l’ensemble convainc pleinement. Les références discrètes – du Christ de Mantegna au procès de la bande à Baader – s’intègrent naturellement au spectacle sans jamais donner l’impression d’être artificiellement plaquées sur le propos. Les très belles lumières et vidéos de Guido Petzold culminent dans une vision finale saisissante : une trouée lumineuse promettant rédemption et monde nouveau.

Terminons sur une excellente nouvelle : le bouche-à-oreille aidant et les échos de la presse ayant été très élogieux, la salle était comble pour cette dernière représentation. Voilà qui donne raison à Alain Perroux d’avoir fait ce choix courageux de redonner à vie à une œuvre qui mériterait de trouver enfin une place pérenne au répertoire.
Le déplacement de Stéphane a été pris en charge par l'Opéra national du Rhin.






