On revoit son entrée dans ce monde, sous le signe évident de Chopin, acceptée certes avec enthousiasme mais sans délire. Voici un musicien qui a choisi désormais de cheminer vers Schubert, et vers Brahms. Et c’est sans doute là qu’il trouvera ses plus grands triomphes, dans les années à venir.

Seong-Jin Cho © Julien Hanck
Seong-Jin Cho
© Julien Hanck
Pour l’heure il est encore dans l’élan initial de ses victoires aux Concours Chopin (2015) et Tchaikovsky (2011), attendant encore de s’en isoler pour s’attabler au reste du répertoire. Il y a chez Seong-Jin Cho un plaisir évident du toucher, de l’articulation des doigts, pourtant si équilibrée au regard de la technique pure, qui le destinent aussi bien à Prokofiev qu’au plus lumineux Schubert. Et puis, il y a l’élan, ce galbe, cette consistance naturelle du geste qui n’a guère d’équivalent chez les pianistes de sa classe d’âge – postérieure aux Trifonov, Geniusas, il n’a que 22 ans. Nous l’avons rencontré cet été à la Roque d’Anthéron.


On dit souvent de la Roque que c’est la « Mecque du Piano », est-ce une étape décisive pour vous ?

Seong-Jin Cho : C’est mon premier passage à la Roque d’Anthéron, bien que je connaisse ce festival depuis longtemps. La première fois que j’en ai entendu parler, c’était en Corée du Sud, j’avais encore douze ou treize ans. J’achetais alors tous les DVD du festival. C’est en visionnant ces concerts que j’ai découvert de nombreux pianistes actuels, notamment Lugansky et Berezowsky. C’est donc à la fois un grand honneur et un grand privilège de venir jouer ici, surtout avec orchestre. Je suis très content.

J’ai l’impression que beaucoup de jeunes pianistes se spécialisent précocement dans Chopin - c’est particulièrement vrai en Asie. Avez-vous remarqué ce phénomène ?

S-J. C. : C’est vrai et ce n’est pas facile à expliquer. J’ai souvent voyagé au Japon, c’est là que j’ai senti la fascination la plus forte à l’égard de Chopin. Même l’enseignement est centré sur sa musique. En Corée, c’est tout de même un peu moins flagrant : on y trouve également beaucoup de musique russe et beaucoup de Beethoven. Pourquoi cela ? Sans doute parce que Chopin, par son œuvre, s’impose comme l’un des compositeurs les plus essentiels du piano, auquel il a consacré 90% de son œuvre. Et puis, pour les jeunes pianistes asiatiques, Chopin incarne la musique romantique, ce qui est très important pour eux. C’est sans doute pour ça qu’il est tant apprécié, tant travaillé par ces derniers.

En Corée, l’on écoute beaucoup les Symphonies de Tchaikovsky. Assez peu Schubert, même si,  personnellement, j’aime beaucoup sa musique. A vrai dire, mon programme de récital pour la saison prochaine y sera en partie consacré, avec la Sonate en do mineur n°19, au côté de la Sonate de Berg et de l’intégrale des Préludes de Chopin en deuxième partie.

Seong-Jin au piano © Julien Hanck
Seong-Jin au piano
© Julien Hanck

Quelles sont vos méthodes de travail, lorsque vous abordez une nouvelle œuvre ? Est-ce que vous vous laissez influencer par le travail d’autres musiciens ?

S-J. C. : J’ai une approche relativement classique : je lis d’abord un peu la partition, puis je déchiffre lentement au piano. La chose la plus importante pour moi, est de n’écouter aucune version enregistrée de l’œuvre avant que je ne la maîtrise d’abord moi-même. Cela interromprait le processus d’imagination, les idées.

Les œuvres prétendument « plus simples » comme Mozart ou Schubert sont celles qui me prennent le plus de temps. Je ne peux pas les laisser tranquille, je me sens obligé de les travailler sans relâche, d’une traite. En revanche, pour Prokofiev et Rachmaninov, j’aménage des pauses de quelques semaines dans mon travail ; il s’agit de laisser la technique se reposer et mûrir. Je n’ai aucune difficulté à les reprendre, même quelques mois plus tard. Mais pour Mozart et Schubert, il me faut beaucoup plus de temps pour avancer dans ma lecture et dans mon interprétation. C’est un peu paradoxal : il n’y a pas beaucoup de notes, bien moins que Rachmaninov ou Prokofiev, mais je trouve ça plus difficile.

Citez-moi une œuvre que vous travaillez depuis très longtemps.

S-J. C. : Le Concerto en mi mineur de Chopin : j’ai commencé à le jouer quand j’avais 14 ans, cela fait donc 8 ans que je l’ai dans les doigts. Je l’ai joué à peu près 40 fois avec orchestre – 50 fois peut-être – avec une trentaine d’orchestres différents. Non seulement demande-t-il beaucoup de travail, mais c’est une œuvre qui, avec le temps, devient de plus en plus laborieuse à interpréter. Ce n’est pas une question de technique : au fur et à mesure qu’on la travaille, qu’on la joue et rejoue avec orchestre, il devient de plus en plus difficile de trouver le ton juste. Je ressens la même chose avec les Concertos de Mozart. C’est tout le contraire du Concerto n°2 de Prokofiev, qui gagne à être joué encore et encore avec orchestre, car on y gagne en fluidité.

Seong-Jin au piano, jeux de main dans le <i>Concerto n°2 de Prokofiev</i> © Julien Hanck
Seong-Jin au piano, jeux de main dans le Concerto n°2 de Prokofiev
© Julien Hanck

Quel répertoire prévoyez-vous d'explorer dans les années qui viennent ?

S-J. C. : Les Concertos pour piano de Brahms. J’ai déjà un peu abordé la musique de chambre, notamment avec le Quatuor avec piano en sol mineur, mais pratiquement jamais le répertoire pour piano seul. Brahms demande une sonorité très particulière, des couleurs très sombres, profondes que je ne possède pas encore. C’est mon prochain grand projet sur le long terme, peut-être pour les dix prochaines années.

On tend souvent à parler de « pianiste de la main gauche » et « pianiste de la main droite » ; vous reconnaissez-vous dans l’une ou l’autre de ces catégories ?

S-J. C. : En ce qui me concerne, cela dépend des morceaux. Pour Brahms, par exemple, c’est ma main gauche qui orchestre le tout, étant donné que c’est une musique où l’harmonie est essentielle. Je dirais que c’est le cas dans Beethoven aussi. Bien entendu, dans les Nocturnes de Chopin, c’est ma main droite qui domine, la main gauche étant la plupart du temps réduite à accompagner. Cela dit, dans les Ballades, mes deux mains atteignent un équilibre. Je n’aurais pas d’avis aussi tranché sur Schubert. Bien sûr, c’est très chanteur, mais le chant s’incarne aussi bien dans une main que dans l’autre.

On vous connaît beaucoup pour les concours de piano, que vous avez brillamment réussis. Est-ce que vous jugez cette étape nécessaire, utile à la carrière d’un pianiste ? Est-elle plaisante ?

S-J. C. : Non, ce n’est jamais nécessaire. Il y a plein de pianistes qui n’ont pas eu à fréquenter les concours internationaux, je pense à Arcadi Volodos, Barenboim ou Alfred Brendel. Ils ont bien de la chance de parvenir à vivre de leur métier sans passer par cette étape ; moi, je ne l’ai pas eue. Il m’a fallu passer par les concours pour développer ma carrière, alors que je déteste ça. Je suis très nerveux quand je joue sur une scène de concours. Ce n’est pas comme un concert normal : l’ambiance y est glaciale, les membres du jury sont attroupés dans un coin. En revanche, quand il s’agit d’un concert « classique », j’aime beaucoup jouer sur scène. Seulement, pour avoir les opportunités, notamment à l’étranger, les concours aident beaucoup.

Si l’obtention d’un prix devient une commodité a posteriori, à l’origine ce n’est jamais du plaisir. Gagner un concours, cela n’a jamais été ni un but, ni un défi pour moi. J’ai toujours voulu être un pianiste, jouer dans les grandes salles de Berlin, Paris, Londres ou New York, mais je n’ai jamais voulu être étiqueté « gagnant de concours ». D’ailleurs, je ne voudrais jamais être jury de concours, je crois que si on me le proposait, je refuserais.

A quel pianiste du passé ou du présent aimeriez-vous être comparé et pourquoi ?

S-J. C. : Parmi les pianistes du passé, j’ai beaucoup d’affinités avec Alfred Cortot, Edwin Fischer et Arthur Schnabel. Parmi ceux du présent, Radu Lupu. Cela dit, tous ces pianistes sont très différents les uns des autres : Cortot et Lupu, par exemple, sont aux antipodes l’un de l’autre. J’aime particulièrement Schubert par Radu Lupu ; je suis allé écouter sa Sonate-Fantaisie le 23 mai dernier à la Philharmonie, c’était magique ! Mais cela ne veut pas dire que j’essaye de lui ressembler ; il est dangereux d’avoir un idéal. On peut très facilement s’y perdre. Radu Lupu et moi, nous avons des personnalités très différentes, des caractères différents. J’apprécie beaucoup sa musique, comme celle d’Alfred Cortot, mais je les écoute en tant que mélomane, non pas en tant que pianiste. J’ai d’ailleurs été assez marqué par les enregistrements de Cortot, que ce soit ses Chopin (les 4 Ballades, les Préludes, les Valses) ou ses Schumann et Liszt. Il y a vrai travail d’interprétation derrière.

Seong-Jin au piano, jeux de main dans la <i>Sonate en si</i> de Liszt © Julien Hanck
Seong-Jin au piano, jeux de main dans la Sonate en si de Liszt
© Julien Hanck

Liszt par Cortot… que pensez-vous de sa Sonate en si ?

S-J. C. : Je trouve ça plutôt moyen. Il y met trop d’imagination pour moi !

La musique de chambre est très populaire en France : est-ce que vous vous y intéressez ? A-t-elle sa place dans la pédagogie musicale en Corée ?

Pour moi, la question de la musique de chambre est liée à la question du partenaire. Il m’est extrêmement difficile de trouver un partenaire qui partage mes idées sur la musique. On me propose régulièrement toute sorte de partenaires, mais je n’ai pas encore rencontré « l’âme-sœur » pour autant.

J’ai étudié au CNSM de Paris. La musique de chambre y prenait une place très importante, forcément. En Corée, la musique de chambre est beaucoup moins populaire qu’en France et les pianistes se concentrent essentiellement sur le répertoire solo.

Vous avez étudié en France avec Michel Béroff, mais vous connaissez également le système Coréen. Y a-t-il une différence dans la pédagogie ?

C’est difficile à dire. En Corée, il y a des professeurs occidentaux, de nombreux musiciens internationaux viennent y donner des masterclass. Quand c’est le cas, c’est une pédagogie très standardisée, très globale, avec toutefois les différences qu’y apporte chaque individu. Ce qui pour moi fait la différence, c’est l’environnement. Depuis que je suis arrivé à Paris, en 2012, la ville n’a pas cessé de m’inspirer. J’ai pu voir et entendre beaucoup de chose. Rencontrer les musiciens français m’a également beaucoup aidé. Ils sont très différents des musiciens coréens ; ils sont plus libres et ont beaucoup plus d’imagination que ces derniers. En Corée, on a tendance à être plus fermés, plus scolaires : en un mot, plus conservateurs. Les français ne voient aucun mal à aborder une œuvre avec des tempos, des nuances, des sonorités plus extrêmes. Ce n’est même plus une idée d’acceptabilité ; certaines choses ne seraient simplement pas concevables en Corée.