L'Orchestre de la Suisse-Romande, sous la direction de Thierry Fischer, proposait mercredi soir un programme mêlant création contemporaine (Emergences de Jarrell) et pièces méconnues de grands compositeurs historiques (Le Martyre de Saint-Sébastien de Debussy et dans une moindre mesure Romeo et Juliette de Berlioz). Les trois oeuvres jouées présentaient la particularité de puiser leur inspiration dans le passé tout en s'inscrivant dans le langage résolument moderne de leur auteur.

Jean-Guihen Queyras © Benjamin Krieg
Jean-Guihen Queyras
© Benjamin Krieg

Pour Debussy, il s'agissait de fragments symphoniques d'une oeuvre très vaste et ambitieuse écrite pour choeur, voix solistes, ballet et orchestre symphonique, qui retrace la vie d'un martyre chrétien du IVe siècle de notre ère - elle n'est plus de nos jours donnée dans sa version originale. Quatre extraits sans lien etre eux ont été sélectionnés par André Caplet pour constituer cette version resserrée. L'orchestre sut se faire planant et mystérieux pour suivre la sinueuse mélodie modale du premier mouvement, mais, malgré de très beaux moments, ne fut pas entièrement convaincant par la suite. Le deuxième mouvement notamment, le plus exalté, ne parvint pas à rester toujours transparent dans les plans sonores (l'activité fine des cordes au début était difficilement audible et le crescendo final sembla trop compact) et le deux derniers mouvements, tout deux lents et assez sombres, restèrent probablement trop dans les mêmes gammes de couleurs. Au final, cette partition, malaisée à défendre, n'atteignit pas complètement le public.

La pièce du compositeur suisse Michael Jarrell rend quant à elle hommage au genre traditionnel du concerto. Elle permit au formidable violoncelliste Jean-Guihen Queyras, dédicataire de l'oeuvre, de déployer aussi bien une virtuosité ébouriffante que des sonorités de toute beauté. Très classique et lisible dans la forme, elle obéissait à tous les codes de la musique concertante : premier mouvement rapide, deuxième mouvement lent, cadence du soliste servant de transition et troisième mouvement sur la lancée. Il y avait aussi un jeu digne d'un concerto grosso baroque qui s'établissait entre le soliste et l'orchestre, avec l'alternance entre parties pour violoncelle seul, épisodes de tutti orchestral et sections réunissant orchestre et soliste. Un mot sur l'orchestration : des sonorités très variées, allant de traits secs et fulgurants aux cordes à de grandes harmonies résonnantes installées par les percussions et les claviers, et tout un travail sur les timbres et les affinités insoupçonnées entre instruments de l'orchestre faisant partie de groupes éloignés. Tout s'entendait, chaque instrument utilisé avait une véritable signification sonore, ce qui témoigne de la maîtrise atteinte par Michael Jarrell dans l'écriture pour orchestre symphonique. C'est donc vraiment en s'inscrivant résolument dans la tradition de la musique classique occidentale que le compositeur suisse présente ce concerto. C'est précisément ce qui limite sa démarche, puisque rien de fondamentalement nouveau n'a été proposé dans cette pièce, que ce soit au niveau de la perception de l'orchestre symphonique ou des rapports entre soliste et tutti. Une vraie réussite, mais dans un cadre déjà éprouvé.

Après cette deuxième pièce dans laquelle l'OSR se montra plus convaincant et une très délicate sarabande de Bach pour violoncelle seul interprétée en bis par Queyras, ce fut Roméo et Juliette. Tout comme le Martyre de Saint-Sébastien de Debussy, cette oeuvre de Berlioz est originalement écrite dans des dimensions beaucoup plus vastes avec un effectif comprenant choeur et voix solistes. Cependant c'est le compositeur lui-même qui en sélectionna des extraits qu'il dirigeait fréquemment en concert symphonique, donnant toute sa légitimité à cette version tronquée. Le chef d'orchestre effectua un curieux choix artistique : il décida de n'interpréter que quatre mouvements de la partition en l'amputant de l'exécution du scherzo de la reine Mab et finissant sur l'énigmatique Roméo au tombeau des Capulets que Berlioz hésitait lui même à programmer en concert. Toute cette partie fut dirigée avec beaucoup d'énergie par Fischer, qui cherchait à communiquer son enthousiasme à l'orchestre. Si le premier mouvement fut déjà très engagé, c'est à partir du Bal chez les Capulets que les musiciens commencèrent à jouer avec un plaisir visible tout en échangeant des regards complices qui convenaient bien aux facéties de la partition. Les deux derniers mouvements, lents dans ce choix de programme, se génèrent quelque peu mutuellement et l'énergie retomba progressivement, laissant entrevoir de petites faiblesses de réalisation des vents déjà aperçues dans Debussy.

En somme, de très bonnes intentions et de très beaux moments au sein d'un concert qui n'alla pas tout à fait au bout de ses promesses.