Le Grand Théâtre de Genève et l'Orchestre de la Suisse-Romande se mesurent depuis un an à l'ambitieux Ring de Richard Wagner. Le projet se conclut cette semaine par l'exécution intégrale de l'oeuvre en quatre soirées. Si, de par la fougue qui l'anime et son intrigue ramassée, La Walkyrie est réputé l'opéra le plus accessible du cycle, tenir le spectateur en haleine sur près de quatre heures de musique reste un véritable défi que cette production a brillamment relevé.

Michaela Kaune (Sieglinde) et Will Hartmann (Siegmund) © Carole Parodi
Michaela Kaune (Sieglinde) et Will Hartmann (Siegmund)
© Carole Parodi

Signalons tout d'abord une distribution homogène et très bien pensée. Les chanteuses qui incarnaient les trois personnages féminins principaux possédaient des voix en parfaite adéquation avec leur rôle respectif. Pour Sieglinde l'humaine, esclave de son mari puis victime du courroux des Dieux pour avoir fui avec son amant, Michaela Kaune donnait à entendre un chant étonnamment doux et intime pour un contexte wagnérien, faisant bien passer la détresse et la fragilité de son personnage. Elena Zhidkova, dont la voix ample planait au dessus de l'orchestre sans jamais forcer, imposait magnifiquement une Déesse Fricka rusée et volontaire - sa prestation fut très applaudie. Enfin, le chant très timbré et un peu métallique de Petra Lang faisait parfaitement écho à son personnage de vierge guerrière ; et, lorsqu'au dernier acte, perdue par son affection pour le couple d'amants maudits, la Walkyrie Brünnhilde s'est résignée au châtiment divin, sa métamorphose physique et vocale a été remarquable de vérité.

Les hommes n'étaient pas en reste : Günther Groissböck était arrogant et cabotin à souhait pour incarner le chef des brigands Hunding, Will Hartmann alliait à sa voix sûre un jeu d'acteur impressionnant, proposant un Siegmund très humain et attachant. Quant au Wotan de Tom Fox, son charisme et sa belle voix très résonnante firent merveille. S'il fallait émettre une réserve, peut-être était-il le chanteur qui articulait le moins nettement, mais il serait injuste de le pointer du doigt tant sa prestation rencontra de succès. Le choeur féminin des Walkyries, convaincant, achevait de donner sa cohérence à cette distribution de grande qualité.

La mise en scène se caractérisait par sa sobriété. Pas de grands effets ou de décors fastueux mais une recherche de simplicité, du strict minimum nécessaire à la compréhension, presque une épure : au premier acte, un seul tronc d'arbre pour symboliser une forêt et quelques panneaux mobiles pour figurer les murs de la cabane de Hunding ; par la suite une modeste marionnette actionnée par deux techniciens vêtus de noir pour le cheval de Brünnhilde ou encore un rideau peint couleur flamme montant lentement autour de la scène pour évoquer le feu entourant la Walkyrie inanimée à la fin de l'opéra. Tout ceci aurait pu paraître faible et inapproprié pour accompagner une partition si riche, mais cela produisait au contraire une impression de modestie et de maîtrise. Il y avait une grande cohérence dans les couleurs des décors, toujours très sombres, dans leurs formes, anguleuses et accidentées, et une belle réflexion sur l'espace de jeu. Le plateau du Grand Théâtre était utilisé dans toute sa profondeur : le metteur en scène n'hésitait pas à faire se mouvoir les protagonistes dans toute son étendue et à les faire chanter de très loin, ce qui présentait un risque vocal certain mais créait en contrepartie une grande intimité lorsque l'action se déroulait au plus près des spectateurs. On s'interrogera sur un élément : l'emploi de grands miroirs comme dalles de sol, soulevés au passage de Wotan pour l'entourer lors de son monologue au cours du deuxième acte. L'effet psychologique était saisissant : le Maître des Dieux était alors en pleine introspection et de plus en plus abattu, le sol qui se dérobait sous ses pieds et le renvoi de sa propre image dans toutes les directions renforçaient encore cette impression. Cependant, lorsque les miroirs étaient lentement relevés, ils prenaient au passage la lumière des projecteurs de la salle et aveuglaient assez douloureusement le public pour un temps. Etait-ce vraiment voulu et contrôlé, comme pour faire participer le public à la souffrance de Wotan, ou était-ce un simple problème technique non résolu? 

La direction d'acteurs était quant à elle impressionnante, tenue de bout en bout, les changements psychologiques des personnages très travaillés. Peut-être lors du premier acte Siegmund et Sieglinde ont-ils fait un peu trop de mouvements et petits déplacements superflus, renforçant inutilement leur agitation intérieure. Par ailleurs, difficile de savoir pourquoi Siegmund regardait Sieglinde alors qu'il baptisait son épée "Nothung"... cela occasionna une légère confusion sur les noms de chacun, alors que la thématique du changement de nom et de leur signification est importante au cours du premier acte. Mais sur quatre heures de spectacle, tout cela est bien peu de choses.

Enfin, un mot sur l'orchestre. Le chef Ingo Metzmacher s'adapta remarquablement à la nature des voix qu'il accompagnait. Pour Sieglinde, l'orchestre évolua dans des nuances très douces et transparentes, se réserva aussi pour Siegmund mais sut prendre de l'ampleur pour Wotan et Fricka qui possédaient un plus grand volume de voix. Dans l'ensemble, cette version de La Walkyrie était loin d'être tonitruante, mais ce qui fut perdu en force fut gagné en subtilité. Les ouvertures des actes et les fréquents intermèdes instrumentaux entre les épisodes chantés furent tout-à-fait réussis et l'orchestre reçut des acclamations méritées.

En somme, un spectacle magnifique et sans faille.