Haendel a écrit à vingt-trois ans le premier de ses vingt-neuf oratorios, La Resurrezione, lors de son premier séjour à Rome, à la demande de son précepteur le marquis Francesco Maria Ruspoli.  Les circonstances de la création de cet oratorio sacré écrit par un luthérien pour célébrer la Pâques catholique, restent assez méconnues, tout comme l'accueil du public de l'époque. On ignore pourquoi cette oeuvre si inventive, imaginative et riche ne sera interprétée que trois fois lors de la semaine pascale de 1708.

René Jacobs © Marco Borggreve
René Jacobs
© Marco Borggreve

La première représentation fut dirigée par le célèbre Arcangelo Corelli et le rôle de Marie-Madeleine fut interprété par Margherita Durastanti, soprano préférée de Haendel pendant les vingt années suivantes. Elle sera immédiatement remplacée par le castrat Pippo lors du deuxième concert en raison de l'intervention de l'Eglise - le chant religieux étant alors interdit aux femmes à Rome. Enfin, en cette même année, le marquis Ruspoli préféra engager Antonio Caldera plutôt qu'Haendel au poste convoîté de maitre de chapelle à Rome.

La subtilité et l'inventivité du chef d'orchestre René Jacobs était  une fois encore en parfaite harmonie avec les nuances du tempérament de feu du jeune Haendel, découvrant le monde musical bouillonnant de l'Italie du 18ème siecle.

Les premières mesures de l'ouverture, facilement reconnaissables car presque identiques à l'ouverture du Trionfo del Tempo e del Disinganno écrit un an plus tôt, ont été jouées sur le splendide orgue de la Chapelle Royale. René Jacobs a su imposer un ton juste et poignant et le public a été immédiatement saisi par l'élan haendélien et fasciné par la somptueuse richesse de la musique italienne du début de 18ème siècle. Les tempi pris par René Jacobs sont toujours contemporains, ils sont finement adaptés à l'oreille moderne et ne dévient jamais les raccourcis pointus et la virtuosité d'une impétueuse vitesse.

René Jacobs demeure un de ces rares chefs d'orchestre qui sache donner un souffle moderne à la musique baroque, mais aussi nous montrer que la musique religieuse de Haendel  n'est jamais ennuyeuse ni exemptée de passion terrestre. 

Le premier air triomphant "Dissirratevi, o porte d'Averno", tiré du Trionfo del Tempo e del Disinganno qui sera aussi repris pour la troisième fois l’année suivante dans son opéra venitien Agrippina, était chanté avec souplesse et légereté par la soprano coréene Sunhae Im. Sa voix était parfaitement ajustée à l’ambiguïté haendeliene où aucun caractère n'est uniforme ou manichéen. Sunhae Im, qui interprétait l'ange, était habillée en robe noire, et elle a imposé ce premier air avec fermeté et luminosité. Sa voix cristalline et son timbre facilement reconnaissable étaient parfaitement accordés avec le caractère céleste et spirituel de l'oeuvre. Ses aigus étaient bien arrondis et ses vocalises étaient exécutées avec souplesse sans artifice d'ornamentations superflues.

Le rôle opposé était interprété tout en finesse par le baryton Johannes Weisser. Son Lucifer annonçait les couleurs avec l'air menaçant du "Caddi, e ver, ma nel cadere" qu'Haendel reprendra pour l'empereur Claudio dans Agrippina.

L'autre soprano au timbre plus sombre, Sophie Karthäuser, était très convaincante dans le rôle de Marie-Madeleine. Le moment le plus remarquable était son air final "Se impassibile, immortale". Aussi, son duo avec la contralto Sonia Prina a ému le public avec la sublime lamentation "Dolci chiodi, amate spine".

Le brillant tenor Jeremy Ovenden a su donner à cette oeuvre spirituelle des tonalités charnelles et terrestres très touchantes et presque opératiques. Sa voix, émouvante et rassurante à la fois, maîtrisait magnifiquement toutes les coloratures. Le plus impressionnant fut son élocution et sa parfaite projection vocale. Ainsi chaque syllabe chantée s'entendait avec une clarté et une égalité exemplaire dans l’espace vaste de la Chapelle Royale. Ovenden, qui est un des plus talentueux ténors haendeliens d'aujourd'hui, a parfaitement capté l’esprit contemporain et intemporel de La Resurrezione.

Le jeune orchestre du Cercle de l'Harmonie de Deauville a su aussi montrer qu'il était à la hauteur de l’exigence d'un chef comme René Jacobs. La vingtaine d'airs avec ses riches parties vocales et  instrumentales ont résonné en parfaite harmonie dans la Chapelle Royale de Versailles.

Le chœur final a été l'apothéose glorieuse de cet exceptionnel bijou italien de Haendel rarement interprété. Le public a été ébloui par l'excellence de l'interprétation orchestrale tout comme par les cinq chanteurs vétus de noir mais brillants d'une luminosité musicale finement sculptée par René Jacobs.