Durant le premier week-end du Festival Musica 2015 a eu lieu la création du premier opéra écrit par Francesco Filidei, compositeur italien actuellement en résidence à Berlin. En deux parties et douze scènes, son œuvre, intitulée Giordano Bruno, retrace la pensée et la condamnation à mort de ce savant du 16e siècle, à la fois scientifique et philosophe, dont les réflexions ont paru des blasphèmes insoutenables à l’institution toute-puissante qu’était l’Eglise. Dans le théâtre de Hautepierre, où le public surplombe la scène et où l’orchestre est placé derrière l’espace dans lequel circulent les chanteurs, la musique tout en délicatesse de Filidei semblait dotée d’un pouvoir particulièrement puissant dans l’écrin intimiste lui permettant de se déployer avec force. Un opéra assez inhabituel dont l’intérêt majeur réside dans l’esthétique musicale, stupéfiante de cohérence et foisonnante de détails raffinés.

Francesco Filidei © Philippe Stirnweiss
Francesco Filidei
© Philippe Stirnweiss

Le plateau est quasiment vide quand commence l’opéra. C’est un demi-plateau scénique en réalité, puisque le Remix Ensemble Casa da Musica occupe l’autre moitié de la scène, à l’opposé des gradins du public ; l’orchestre est isolé par un rideau suffisamment transparent pour qu’on puisse distinguer les musiciens et suivre les mouvements du chef. De part et d’autre, des éléments très simples de mobilier, de grosses tables en bois avec bancs associés ; au fond, près du rideau, des chaises en plastique ; suspendu au plafond, la moitié d’un énorme globe – la Terre ou un astre, semble-t-il. Les costumes des intervenants sont conçus dans une même esthétique de sobriété : pantalons jeans ou de couleur, robes mi-longues de couleur pourpre ou noire. Seules les tenues des quatre personnages principaux bénéficient de quelques particularités, à peine plus visibles : les inquisiteurs sont intégralement en noir, dans des habits stricts avec croix dans le dos ; le pape porte une longue toge colorée, toute de velours et de soie ; enfin, Giordano Bruno est habillé de façon sobre comme les autres avant d’être revêtu de force de la tenue orange des prisonniers.

On peut brosser rapidement les grandes lignes de la mise en scène (signée Antoine Gindt) parce qu’il s’agit surtout d’un cadre permettant à l’opéra d’avoir lieu. La construction musicale de l’œuvre est bien plus originale : elle fait se succéder des scènes relatives à la philosophie de Giordano Bruno et d’autres relatant le déroulement de son procès. La pensée et le destin de l’homme sont ainsi présentés en alternance, ce qui conditionne le cheminement harmonique. Chaque scène est composée autour d’une note de la gamme chromatique, partant du fa# pour la scène 1 pour y revenir dans la scène 12.

Le résultat est très convaincant ; un fil conducteur presque indécelable à l’oreille relie les scènes entre elles et permet au déroulement de l’œuvre de sembler absolument naturel, malgré cette alternance étrange entre temporalité suspendue (les réflexions philosophiques) et temporalité chronologique (le procès). Surtout, comme le dit si bien Michèle Tosi, Francesco Filidei est « musicien de la fugacité, du geste qui effleure, de la vibration légère qui sourd de chaque instrument/objet », et produit des atmosphères subtiles, modelées par l’orchestration, le phrasé (des instruments et des voix), l’intonation relevant parfois de la déclamation théâtrale, la palette de nuances (souvent stabilisée pour chaque scène, ou jouant sur les contrastes), enfin le rythme, moins comme élément musical que comme facteur de l’avancement du propos dramatique.

Si, dans l’absolu, il est difficile de justifier le choix du sujet de l’opéra d’un point de vue dramatique, précisément – dans le sens où la simple présentation « factuelle » de l’idéologie et de la condamnation à mort d’un homme (même si c’est une figure historique) ne comporte pas de tension narrative réelle -, la dramaturgie de chacune des scènes fonctionne étonnamment bien, et le jeu des chanteurs y est pour quelque chose. Giordano Bruno est incarné par Lionel Peintre, très à l’aise dans ce rôle de savant incompris et à la limite de la folie, avec une voix légèrement cassée qui convient parfaitement. L’inquisiteur 1, le ténor Jeff Martin, et le pape Clément VIII, le contre-ténor Guilhem Terrail, présentent tous deux des voix vraiment bien placées, bien modulées, dont les timbres semblent travaillés spécifiquement pour leurs rôles. Quant aux douze voix solistes, chantées par des femmes et des hommes individualisés, elles s’insèrent dans les scènes en y jouant tour à tour les disciples de Bruno (ou du moins une foule intéressée) et ses détracteurs. Leur identité mouvante et incertaine les rend presque maîtresses de l’action, dans la mesure où elles influent sur l’image de Giordano Bruno et donc sur sa destinée.

Rien à redire de la direction assurée et nuancée de Peter Rundel. Quelques scènes plus intenses que les autres permettent à l’orchestre de montrer sa superbe sensibilité à l’égard de la musique de Filidei : la scène 1, sorte d’évocation du destin de Bruno (très piano, avec des notes à peine esquissées), la scène 3, l’orgie pendant le carnaval (avec une pulsation sexuelle, bestiale), la scène 9, la condamnation (avec des accusations vocales mélangées, incessantes, accablantes, dans une écriture virtuose), et enfin la scène 11, la mise à mort sur le bûcher (beaucoup plus forte en volume que le reste, avec une certaine violence maintenue tout du long). L’incroyable diversité d’écriture de Filidei et l’unicité néanmoins incontestable de son opéra, soit l’esthétique stylistique remarquable de la pièce, donnent à Giordano Bruno une excellente raison pour rester dans les mémoires, et se faire connaître sur d’autres scène européennes.

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