Derrière le drame de la jeune romaine chrétienne Théodora se dessine celui de l’humanité parfois sommée de choisir entre sa foi et la mort, le courage et la lâcheté, la clémence et la sanction. La mise en scène contemporaine n’en rend ces sujets que plus criants.

<i>Theodora</i> au Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet
Theodora au Théâtre des Champs-Elysées
© Vincent Pontet

Dès l’introduction solennelle, le décor de murs ocres et l’exécution sommaire d’un homme, le ton de l’oratorio est donné. Nous voici plongés dans une lutte sans merci entre le pouvoir temporel incarné par Valens, le gouverneur d’Antioche, et des opposants religieux, chrétiens dénoncés par leur refus de vénérer les idoles. Sur cette intrigue politique se superpose l’histoire d’amour de Theodora, romaine convertie au christianisme – magnifique passage où elle se dépouille de ses vêtements noirs luxueux trahissant ainsi sa classe, pour revêtir une simple tunique blanche – et de Didymus – officier qui s’est converti par amour. Autour de ces personnages centraux évoluent Septime, ami de Didymus, qui se révolte mais n’obtient gain de cause et Irène, confidente de Theodora, dont l’espérance confine parfois à l’aveuglement.

La mise en scène de Stephen Langridge oppose deux mondes, celui des Romains où règnent les ténèbres – ils sont tous habillés en noir - le vice – la scène d’orgie de l’acte II oscille entre le burlesque et le tableau de genre, les soldats qui viennent chercher Theodora et servent Valens sont au nombre de six… – et celui des Chrétiens où règnent l’espérance et la dévotion avec des scènes de groupe autour de livres et de bougies. Une opposition qui peut paraître facile mais qui permet aux personnages principaux d’évoluer de l’un à l’autre avant de trouver la mort devant le mur où d’autres innocents ont péri avant eux. Cette mise en scène nous invite à nous interroger sur notre rôle dans la société : sommes-nous ces courtisans serviles qui achètent leur conscience, cet officier tolérant – Septime – mais au final impuissant à sauver son ami – ces jeunes gens purs et intransigeants qui courent à la mort ?

Le message d’Haendel est par ailleurs servi par la direction sobre et efficace de William Christie qui ne gêne en rien l’action et des chœurs remarquables, notamment dans les aigus de la scène sur la résurrection, alternant entre violence des Romains et compassion des Chrétiens.

Le plateau vocal se révèle de grande qualité également quoiqu’inégal. Katherine Watson campe une Théodora très pure et amoureuse mais dont l’angoisse de la prostitution et de la mort ne conduit pas à de grands transports scéniques. Ses airs sont de toute beauté, notamment Take me tout en délicatesse et en attente. Son duo en prison avec Philippe Jaroussky est sublime. Celui-ci campe un Didymus amoureux et ses aigus, notamment dans The raptured soul sont magnifiquement tenus avec un velouté de la voix et une expressivité qui rend avec justesse cette extase spirituelle. Il est dommage que son jeu d’acteur n’ait pas été plus prononcé. Krešimir Špicer interprète un Septime ambivalent, gêné par les ordres qu’il doit appliquer mais qui accepte le sort de son ami, malgré son plaidoyer pour la clémence du gouverneur. S’il possède une belle amplitude vocale, son chant se révèle parfois monolithique dans les aigus. Stéphanie d'Oustrac, au timbre chaleureux, donne au personnage d’Irène un côté névrosé par son obstination à espérer et prier sans entreprendre d’autre action. Enfin Callum Thorpe, à la belle voix de basse, donne au personnage de Vallens, un côté falot, immature et dévergondé qui reflète une bien piètre image du pouvoir temporel.

Avant-dernière œuvre d’Haendel et seul de ses oratorios fondé sur un sujet chrétien, Theodora apparaît également comme le testament musical d’un musicien au crépuscule de sa vie. Cette nouvelle production retranscrit avec justesse son esprit tout en en modernisant la lettre.

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