Mais d’où vient donc cette manie des compositeurs romantiques de citer le « Dies Irae » ? Rachmaninov et Tchaïkovski ne font pas exception à la règle : l’Orchestre National de France le prouve lors du concert démoniaque donné ce jeudi soir à Radio France, entre une Rhapsodie sur un thème de Paganini où danse un diablotin malicieux et un Manfred dont les démons écrasent le personnage éponyme.

Alexandra Dovgan en répétition à Radio France © Radio France
Alexandra Dovgan en répétition à Radio France
© Radio France

Le diablotin malicieux, c’est Alexandra Dovgan. La jeune pianiste russe incarne bien son personnage grâce à un toucher et une sonorité d’une précision millimétrée, rehaussée par une pédale très parcimonieuse. Les attaques et l’articulation se jouent des difficultés techniques tout en évoluant au cours des variations, dont on retient en particulier les numéros piano : la musicienne s’y distingue par une certaine souplesse.

Cette souplesse disparait malheureusement dans les passages forte : le son devient alors extrêmement dur, volontiers percussif. La sonorité précise qui faisait merveille ailleurs ne s’élargit pas et le clavier, traumatisé par des accords assénés par un coude implacable, ne libère que peu d’harmoniques. Ce n’est pas toujours agréable à l’oreille, notamment quand les pouces martèlent les contrechants, mais finalement pourquoi pas : alors que le fameux « Dies Irae » se concentre dans ce son noir et pointu, l’interprétation de la pianiste a le mérite de la cohérence, et propose une optique aux antipodes de certaines versions dégoulinantes de lyrisme à fleur de peau. Dovgan prolonge cette esthétique dans le Prélude op. 32 n° 12 donné en bis, dont la pédale discrète ne verse pas dans le sentimentalisme.

Cette esthétique n’est pas sans affinité avec l’Orchestre National de France, qui n’a pas pour habitude de s’épancher outre mesure. L’ensemble propose un accompagnement relativement sobre, idéal pour permettre au piano de briller. La partition est redoutable car elle exige une exactitude rythmique de la part de tout l’effectif : cette rigueur mettra quelques variations pour véritablement s’installer, avec quelques légers décalages chez les cordes, certains pupitres semblant attendre le temps avant de jouer plutôt que de l’anticiper et d’intégrer le flux.

Difficile de dire si la gestuelle de Daniele Rustioni est responsable de la situation, le chef d’orchestre étant caché par le couvercle du piano ! On ressent tout de même son influence : il sollicite souvent les contrebasses, au risque de déséquilibrer l’accompagnement vers le grave, et sait stimuler ses troupes dans la dix-huitième variation pour un lyrisme qui reste raisonnable.

Daniele Rustioni en répétition à Radio France © Radio France
Daniele Rustioni en répétition à Radio France
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C’est après l’entracte que le public appréciera pleinement le savoir-faire de l’ancien directeur musical de l’Opéra de Lyon. Insufflant une âme dans chacun des quatre mouvements de la Symphonie Manfred de Tchaïkovski, Rustioni montre qu’il est un chef lyrique jusqu’au bout des ongles dès les premières mesures, quand on l’entend de loin émettre une légère plainte, en bon héros romantique maudit. De mauvaises langues pourraient le traiter de poseur ; ce serait passer à côté du rendu sonore que tire le chef de l’orchestre.

Visiblement investi par les esprits du romantisme, Rustioni se démène au pupitre et embarque tout le monde avec lui, orchestre et public réunis, réussissant à ne jamais suggérer une quelconque longueur lors de mouvements très denses et étirés. N’hésitant pas à creuser un son tourmenté pour les passages dramatiques, le chef italien sait faire évoluer sa direction vers une gestique plus sobre dans les mouvements dansants, notamment dans le volatile deuxième mouvement ou la martiale première partie du quatrième mouvement, dont le dosage des plans sonores est remarquable.

L’orchestre ici gagne en cohésion par rapport à la Rhapsodie parfois éparse. Les gammes parcourent le quatuor avec fluidité au cours du premier mouvement tandis que les pizzicati des violoncelles et contrebasses se complètent à merveille au cours d’un deuxième magnifié par le sens du rebond de la petite harmonie. Les musiciens font corps pour explorer tour à tour différents types de lyrisme : tourmenté, dansant, pastoral, martial, qui une fois énoncés fusionnent avec un sens artistique remarquable.

La seconde partie du finale est l’aboutissement de cette interprétation marquante. Porté par des harpes cristallines, des violoncelles et altos déchirants et un pupitre de cors en état de grâce, dont le premier soliste gère la sourdine plus vite que son ombre, l’auditeur est suspendu aux gestes du chef quand émerge un « Dies Irae » aux allures de rédemption. Après Riccardo Muti, le National serait-il à l’aube d’une nouvelle histoire italienne ? Les applaudissements chaleureux des musiciens ne diront pas le contraire.

Alexandra Dovgan en répétition à Radio France © Radio France
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Daniele Rustioni en répétition à Radio France © Radio France
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