Le festival du Printemps des Arts de Monte-Carlo n’a pas froid aux yeux : organiser un concert aux bougies consacré en partie aux Caprices de Paganini, surnommé « le violoniste du Diable » par nombre de ses contemporains, a de quoi donner des sueurs froides à l’auditeur, a fortiori quand le ciel de Monaco est recouvert de nuages aux airs d’apocalypse. Fort heureusement, les bougies qui délimitent le devant de la scène de la Salle des Arts du One Monte-Carlo ne sont pas disposées en pentacle, et la salle, véritable salon doré, irradie d’une lumière rassurante.

Tedi Papavrami au Printemps des Arts de Monte-Carlo © Alice Blangero
Tedi Papavrami au Printemps des Arts de Monte-Carlo
© Alice Blangero

Tedi Papavrami révèle tout ce que ces courtes pièces virtuoses ont de diabolique, à travers une économie de vibrato qui tend le discours et un engagement total appuyé sur une solide technique. Les trilles en tierce du Sixième Caprice, murmurés et tremblants, font froid dans le dos ! Et que dire de la difficulté technique de chaque extrait, qui plus est quand le violoniste n’hésite pas à faire vrombir le métronome, à l’image d’un Cinquième Caprice supersonique. Et si le manchon qui enveloppe le poignet gauche de l'interprète dissimulait un auxiliaire mécanique ? La théorie du dopage technologique est séduisante face à cette débauche de notes, au cours d’œuvres qui semblent parfois des transcriptions pour le violon de partitions pour piano.

La notion de transcription est justement le thème du concert. Aux cinq caprices dans leur version originale pour violon seul répondent des transcriptions pour piano de Schumann et Liszt. Tel Ouranos, Jean-Frédéric Neuburger fait pleuvoir le déluge de notes de ces études, dont les gouttes d'encre éclaboussent une partition plus noire que blanche. La différence de traitement entre les deux compositeurs est frappante : alors que le jeune Schumann est très respectueux de l’original, y ajoutant quelques contrechants et un remplissage harmonique qui apprécie le passage en tonalité majeure, le Liszt de la maturité dynamite un matériau qu’il s’approprie complètement pour le transcender. La comparaison est cruelle, mais l’ordre du programme est habile, le premier précédant le second.

Jean-Frédéric Neuburger au Printemps des Arts de Monte-Carlo © Alice Blangero
Jean-Frédéric Neuburger au Printemps des Arts de Monte-Carlo
© Alice Blangero

Neuburger fait lui aussi preuve d’un engagement total, peut-être encore plus impressionnant que son collègue à la gestuelle très économe. Véritable glouton, le pianiste avale les octaves plus vite que son ombre tout en pondérant la polyphonie et respectant l’esprit des deux recettes, entre le sautillement allant de Schumann et la déflagration lisztienne. L’acoustique généreuse de la salle, ses dimensions modestes et le volume sonore que tire le musicien de son instrument – même dans Schumann, à l’image d’un opus 10 n° 3 grandiose – plongent le public dans le piano pour une expérience immersive magistrale qui ne peut que donner envie d’aller écouter encore plus de caprices.

Cette acoustique volontiers résonante avait moins convaincu en ouverture du concert lors de la transcription pour la main gauche du piano de la « Chaconne » de la Partita pour violon n° 2 de Bach par Brahms. Si le sens de la structure reste aussi convaincant que lors de notre dernière écoute par le même artiste en juin dernier, une pédale légèrement trop présente embrouille parfois l’intelligibilité de certains traits, en particulier dans le registre grave, malgré un geste éloquent. Au violon, l’interprétation de Papavrami laisse également une impression mitigée. Le musicien continue d’impressionner par sa gestion du vibrato et déploie un large ambitus de nuances, notamment lors des nombreux bariolages, mais le texte avance parfois trop vite, au détriment de certains temps forts pivots.

Jean-Frédéric Neuburger et Tedi Papavrami au Printemps des Arts de Monte-Carlo © Alice Blangero
Jean-Frédéric Neuburger et Tedi Papavrami au Printemps des Arts de Monte-Carlo
© Alice Blangero

Une Sonate pour violon et piano n° 3 d’Enesco tout en authenticité et gradation d’élans fait oublier ces réserves pointilleuses à la fin du concert. Jusqu’ici très sobre en vibrato, Papavrami libère son poignet gauche dans un premier mouvement coloré par les gerbes de chromatismes du piano. La fragilité des harmoniques de l’« Andante » restitue parfaitement son aspect « misterioso », faisant léviter l’auditeur au-dessus des plaines roumaines, avant que la dernière partie de l’œuvre ne nous entraine jusqu’à l’irrespirable glas final.

Cet ultime mouvement illustre de manière presque comique la complémentarité des deux musiciens : Neuburger se tourne fréquemment avec empressement vers son collègue de dos pour synchroniser les accords qu’il assène en se tordant sur le clavier, tandis que le violoniste conserve une posture presque imperturbable malgré le lyrisme qu’il libère et quelle que soit la difficulté technique… Un duo dont les étincelles auront finalement éclipsé les bougies à leurs pieds !


Le voyage de Pierre a été pris en charge par le Printemps des Arts de Monte-Carlo.

Jean-Frédéric Neuburger et Tedi Papavrami au Printemps des Arts de Monte-Carlo © Alice Blangero
Jean-Frédéric Neuburger et Tedi Papavrami au Printemps des Arts de Monte-Carlo
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Tedi Papavrami au Printemps des Arts de Monte-Carlo © Alice Blangero
Tedi Papavrami au Printemps des Arts de Monte-Carlo
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Jean-Frédéric Neuburger au Printemps des Arts de Monte-Carlo © Alice Blangero
Jean-Frédéric Neuburger au Printemps des Arts de Monte-Carlo
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