L'émotion affleure dans la Salle Élie de Brignac quand la frêle silhouette du fondateur du Festival de Pâques de Deauville, Yves Petit de Voize, entre en scène et évoque la première édition en 1997, à laquelle on avait assisté. Le tout jeune Nicholas Angelich, disparu il y a tout juste quatre ans, en avait été une figure majeure que nul parmi les plus anciens spectateurs n'a oubliée. Ce soir c'est Julien Chauvin qui dévide quelques souvenirs en vrac de ce que ce phalanstère de jeunes talents a produit dans la vie musicale actuelle. La liste des noms d'artistes et d'ensembles qui sont passés par Deauville est impressionnante et la fidélité que les plus anciens manifestent à ce double rendez-vous (à Pâques et en été pour l'Août musical) a de quoi faire pâlir de jalousie bien des festivals plus tapageurs.

Julien Chauvin et le Concert de la Loge à Deauville © Yannick Coupannec
Julien Chauvin et le Concert de la Loge à Deauville
© Yannick Coupannec

C'est un programme-signature que proposent les musiciens réunis sous la houlette de Julien Chauvin sous l'égide du Concert de la Loge. Rien de révolutionnaire, mais un choix d'œuvres qui plongent leurs racines dans une expérience de travail vécue ici au cours d'un été. 

Cela doit faire des années qu'on n'a pas entendu en concert un Concerto brandebourgeois de Bach, comme si c'était démodé ou ringard de programmer un tube du baroque. Julien Chauvin a réuni les fidèles que sont Tami Troman et Marieke Bouche (violons), Pierre-Éric Nimylowycz (alto), Atsushi Sakai (violoncelle) et Thomas de Pierrefeu (contrebasse) autour de la claveciniste Louise Acabo et de la flûtiste Anna Besson. Comme à son habitude, Julien Chauvin ne cherche pas à bousculer la musique, à heurter le discours, pour le seul plaisir – si c'en est un – de choquer l'auditoire, il laisse au contraire la musique advenir dans des tempos toujours justes.

La première à prendre musicalement la parole ici est la formidable Louise Acabo dans une manière d'improvisation introductive. Elle nous régalera dans le premier mouvement d'une cadence proprement vertigineuse tant en termes d'aisance technique que d'imagination créatrice. Ce Cinquième brandebourgeois n'est-il pas plus que jamais un concerto pour clavecin qui ne dit pas son nom ? L'instrument s'insèrera au second mouvement dans le dialogue si poétique et si élégant du violon de Julien Chauvin et de la flûte d'Anna Besson. La gigue finale est un exhausteur de joie de vivre tant pour les interprètes que pour le public. Ajoutons, comme nous l'avions déjà noté par le passé, que l'acoustique de la Salle Élie de Brignac est devenue idéale pour ce type de formation de chambre depuis qu'on y a installé un vaste parquet.

Anna Besson et Sibylle Roth © Yannick Coupannec
Anna Besson et Sibylle Roth
© Yannick Coupannec

Telemann est l'exact contemporain des deux poids lourds de la musique de la sphère anglo-saxonne du XVIIIe siècle, Bach et Haendel. Est-ce pour cette raison qu'il n'a jamais acquis la célébrité qu'une œuvre pourtant prolifique et de grande qualité aurait dû lui valoir ? La présence au programme de ce soir de son Concerto pour flûte à bec et traverso en est l'illustration. Il s'agit d'une œuvre en quatre mouvements dont l'audace, à l'époque, consistait à faire dialoguer deux instruments concurrents, la flûte à bec et le traverso (autre nom de la flûte traversière qui allait, au XIXe siècle, définitivement remplacer la première dans les formations orchestrales et le répertoire concertant) : Anna Besson et Sibylle Roth y nouent un dialogue presque amoureux, d'une subtilité admirable. Mais les mélodies, les rythmes de Telemann peinent à s'imprimer dans la mémoire, à l'exception du « Presto » final, qui repose sur un bourdon que Julien Chauvin et ses musiciens s'amusent à rusticiser pour retrouver la « beauté barbare » (dixit Telemann) des musiques polonaises et moraves que le compositeur, grand voyageur, reproduit ici.

En seconde partie, ce sont des retrouvailles avec une œuvre qui a marqué le parcours artistique de Julien Chauvin à Deauville : le Stabat Mater de Pergolèse. Les références sont nombreuses, les ratages aussi, si les interprètes confondent ferveur, douleur et grandiloquence. Aucun risque avec Julien Chauvin qui a choisi des voix qui s'équilibrent en intensité, en densité. On connaissait l'éclat pulpeux d'Ambroisine Bré, on découvre ce soir le contralto généreusement ombré d'Anouk Defontenay ; les deux voix tour à tour se confrontent et se marient à merveille. Le miracle Chauvin opère à nouveau quand il adopte cette fluidité dans la succession des douze étapes de cette via dolorosa, quand il s'appuie sur les nombreux frottements harmoniques de la partition pour provoquer une émotion toute de pudeur et de retenue.

Ambroisine Bré et Anouk Defontenay © Yannick Coupannec
Ambroisine Bré et Anouk Defontenay
© Yannick Coupannec


Le séjour de Jean-Pierre a été pris en charge par le Festival de Pâques de Deauville.

Julien Chauvin et le Concert de la Loge à Deauville © Yannick Coupannec
Julien Chauvin et le Concert de la Loge à Deauville
© Yannick Coupannec
Anna Besson et Sibylle Roth © Yannick Coupannec
Anna Besson et Sibylle Roth
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Ambroisine Bré et Anouk Defontenay © Yannick Coupannec
Ambroisine Bré et Anouk Defontenay
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