Quand on suit depuis longtemps des artistes comme Julien Chauvin et son Concert de la Loge et qu'ils nous ont accoutumés à nous surprendre par le contenu ou la forme de leurs programmations, on est impatient de découvrir ce qu'ils nous réservent pour cette soirée consacrée à La Création de Haydn, un compositeur qu'ils explorent avec bonheur depuis plusieurs années. Vont-ils nous proposer la version française de cette œuvre, telle qu'elle est a été jouée le 24 décembre 1800 devant le Premier consul Napoléon Bonaparte, et telle qu'ils viennent de l'enregistrer sur disque ? À moins qu'ils ne nous révèlent quelques trouvailles musicologiques ? Il n'en sera rien. C'est bien la version originale en allemand de Die Schöpfung, sans rajout ni rature, qui va occuper le public du Théâtre des Champs-Élysées. On ne va pas s'en plaindre, tant le dernier oratorio de Haydn est rare au concert. Fort du souvenir qu'on a d'une formidable Messe en ut de Mozart donnée à La Chaise-Dieu l'été dernier, on s'attend à être de nouveau emporté, séduit par l'approche de Julien Chauvin – qui ce soir abandonne son violon et ne quitte pas le podium du chef. 

Julien Chauvin © Marco Borggreve
Julien Chauvin
© Marco Borggreve

D'autant que l'œuvre s'ouvre par l'une des plus formidables séquences de la musique classique : un Chaos pré-beethovénien, des sonneries de cuivres et des coups de timbales assénés avant une sorte de vide sidéral dont émergent fusées dissonantes de cordes et de vents, comme la naissance désordonnée, erratique de la Nature. En fait de surprise, c'est plutôt la réserve, la timidité même de ce propos introductif qui nous étonne. Sans doute les interprètes veulent-ils échapper au monumental qui caractérise nombre de versions du passé, mais là le souffle nous paraît vraiment trop court.

Haydn a voulu ensuite une partition accessible. En allemand (le choix de cette langue et non de l'italien ou du latin est une des raisons du succès durable de l'œuvre en terres germaniques), le livret du baron van Swieten est une ode aux Lumières qui ont tant influencé la musique viennoise de la fin du XVIIIe siècle. Ne reposant sur aucune intrigue dramatique, La Création est une sorte de contemplation fervente du monde en trois parties. Dans les deux premières, les archanges Gabriel (soprano), Uriel (ténor) et Raphaël (basse) décrivent les six premiers jours de la création, au centre de laquelle l'Homme est le « roi de la nature ». La troisième partie représente le premier couple de la création, Adam et Ève, non comme l'archétype du péché mais au contraire comme le bonheur insouciant dans l'harmonie du jardin d'Eden.

C'est peut-être l'absence d'enjeu dramatique, de trame dramaturgique qui nous vaudra l'impression d'assister à une suite d'aimables numéros que le chef ne cherche pas à distinguer ou opposer. Le Concert de la Loge ne manque jamais d'être au rendez-vous de la précision, de la fluidité, d'un jeu d'ensemble où se distinguent les sonorités fruitées des bois, si importantes chez Haydn. Mais une forme de monotonie nous gagne, par l'insuffisance de contrastes dynamiques, de ruptures, d'ellipses dont Haydn est pourtant friand dans ses symphonies. Julien Chauvin parait souvent plus préoccupé d'un strict respect de la partition que de sa trajectoire globale. Le Chœur de chambre de Namur est conforme à sa réputation : l'homogénéité de ses pupitres, le fondu des timbres qu'obtient Thibaut Lenaerts compensent en qualité ce qu'on perd parfois en volume d'ensemble un peu court. Mais il semble souvent bridé par une direction trop peu impérieuse et pauvre en contrastes. 

Ce déséquilibre est aussi le lot des solistes. Lorsqu'on admire le chant si pur, le timbre si lumineux de Regula Mühlemann – qui fait penser à une Edith Mathis, figure de proue de plusieurs grandes versions au disque –, on est nettement plus réservé quant à la prestation du jeune ténor tchèque qui a remplacé Stanislas de Babeyrac initialement prévu. On ne doute pas que Petr Nekoranec s'illustre dans le répertoire lyrique de son pays natal, mais un volume sonore excessif et un timbre plutôt ingrat l'éloignent d'un idéal classique jadis illustré par Fritz Wunderlich ou Werner Krenn. Quant à Nahuel di Pierro, déjà entendu dans la Messe en ut de Mozart, il n'a pas gagné en subtilité et certains aigus sont parfois tendus.

Alors qu'on attendait de l'œuvre comme des interprètes plus d'exaltation, c'est donc finalement à une Création sans surprise qu'on a assisté.

Julien Chauvin © Marco Borggreve
Julien Chauvin
© Marco Borggreve