On espérait beaucoup pour ces retrouvailles avec Leonardo García-Alarcón, son ensemble Cappella Mediterranea et le Chœur de chambre de Namur dans la sainte lumière de l’abbaye d’Ambronay. C’est qu’il est ici chez lui, tant dans les murs de calcaire de cet édifice religieux vieux de treize siècles, lieu régulier de résidence depuis plus de vingt ans d’existence de son ensemble, que dans ce programme « Roma » construit dès 2023 autour de compositeurs de la Rome baroque du XVIIe siècle.

Leonardo García-Alarcón au Festival d'Ambronay © Paul Bourdrel
Leonardo García-Alarcón au Festival d'Ambronay
© Paul Bourdrel

On y retrouve tout le savoir-faire de découvreur, d’éclaireur et de passeur du chef helvético-argentin. De Luigi Rossi à Giovanni Giorgi, en passant par Alessandro Scarlatti et Gregorio Allegri, il met les points sur les « i » dans une dissertation sur un thème liturgique qui ne rougirait pas d’être qualifiée du célèbre et ironique mot du chef d’orchestre Hans von Bülow à propos du Requiem de Verdi, ce « mélodrame en habits ecclésiastiques ». Tout est ici conduit avec la science du drame, finalement très proche de celle de la messe catholique, dont chacune des pièces musicales constitue une séquence du calendrier saint. Il y a là l’idée de créer une correspondance entre déférence religieuse et dynamiques tout à fait théâtrales, surprenant sans cesse en poussant les curseurs (du volume notamment) toujours un peu plus loin.

C’est précisément ce double mouvement qui est à l’œuvre lorsque García-Alarcón se met à l’orgue entre chacun des opus pour rythmer et lier son cérémonial. Aussi lorsqu’il opère progressivement ce crescendo, autant sensible que fidéiste donc, dans l’agencement des pièces, d’une déambulation initiale sur le « Piangete occhi, piangete » de Luigi Rossi, vers le « Plange quasi virgo » d'Alessandro Scarlatti, créant l’emphase chorale sur le « grand » jour du Seigneur (« Domini magna »), jusqu’au célèbre Miserere d’Allegri qui signe la première acmé de cette soirée.

Comment ne pas être saisi par la performance conjointe des sopranos Mariana Flores et Maria Chiara Ardolino ? Cette dernière utilise savamment son masque vocal dans une partition où la ligne de chant, initialement composée pour une voix d’enfant au Vatican, vient côtoyer les cimes de l’élégance et du raffinement. Sensation de haut vol pour une voix qui épouse si admirablement la généalogie et la géographie d’un tel lieu et d'un tel volume.

Leonardo García-Alarcón dirige la Cappella Mediterranea au Festival d'Ambronay © Paul Bourdrel
Leonardo García-Alarcón dirige la Cappella Mediterranea au Festival d'Ambronay
© Paul Bourdrel

Hasards divins, à chacune des reprises du célèbre thème vocal, le soleil se jouant des nuages à l’extérieur crée là aussi des correspondances, jeux d’ombres et de lumière, irisant la nef de l’abbatiale. La spatialisation à deux chœurs – voulue dans l’œuvre originale – compose ici une maïeutique où chaque partie semble répondre à la précédente, remplissant l’espace d’un halo sacré suscitant sans cesse l’imploration.

Suivent le « Ecce vidimus eum » d'Alessandro Scarlatti et quatre motets de Giovanni Giorgi qui témoignent également du soin porté à un continuo délicat, équilibré et sensible, de parties de cuivres si éloquentes qu’elles irradient de leur positivité et d’un sentiment de triomphe – arrondissant ad libitum les conclusions des pièces –, et enfin de dynamiques toujours contrastées pour un plaisir – presque coupable – de l’Événement dans des pièces qui tutoient pourtant l’éternité.

Et si García-Alarcón prend la parole avant la Messe en fa majeur de Giovanni Giorgi, c’est bien pour anticiper ce qui constitue la clé de voûte de tout un programme. Il situe bien cette œuvre non plus à Rome mais dans la Lisbonne du roi Jean V, ami des arts et des lettres qui attirait alors tout ce que l’Europe comptait de sommités musicales, Haendel en tête. On en perçoit l’influence dans cette messe protéiforme où les élans colorés, luxuriants et dansants contrastent avec des moments franchement plus introvertis. Monteverdi n’est pas loin non plus dans l’introduction de l'« Agnus Dei », citation presque exacte de la mort d’Eurydice dans L'Orfeo. La richesse formelle notamment du « Credo » nous offre l’idée d’un Bach italien, témoignage d’une autre Passion plus latine, puisant aussi ses origines dans un art du plein chant ou de la polyphonie de la Renaissance. Une œuvre unique et rare s’il en est !

Trois bis tirés du programme viendront clore triomphalement cette soirée placée sous le signe de la force du chant et de la lumière retrouvée.


Le déplacement de Romain a été pris en charge par le Festival d'Ambronay.

Leonardo García-Alarcón au Festival d'Ambronay © Paul Bourdrel
Leonardo García-Alarcón au Festival d'Ambronay
© Paul Bourdrel
Leonardo García-Alarcón dirige la Cappella Mediterranea au Festival d'Ambronay © Paul Bourdrel
Leonardo García-Alarcón dirige la Cappella Mediterranea au Festival d'Ambronay
© Paul Bourdrel