Certains musiciens, conscients de leur talent et de leur  image, se placent avant tout sous les projecteurs lorsqu’ils entrent en scène, et par des fanfaronnades plus ou moins subtiles ne manquent pas de rappeler ô combien ils sont doués et ont du mérite, redorant ainsi leur blason si cela s’avère nécessaire. D’autres au contraire, non moins talentueux, font preuve d’une humilité et d’une abnégation sans égal devant la partition, s’investissant corps et âme au service de la musique, sans aucune autre prétention superfétatoire. Adam Laloum est assurément de ceux-là, de ces oiseaux rares qui apportent tant à la musique. Sous son apparente timidité se cache un grand musicien habité par une sensibilité exceptionnelle, et le récital de ce dimanche matin placé sous l’égide de Schumann et Schubert au Théâtre des Champs-Élysées ne fera que le confirmer.

Adam Laloum © Carole Bellaiche - Mirare
Adam Laloum
© Carole Bellaiche - Mirare

Le récital s’ouvre par les Davidsbündlertänze op.8 de Robert Schumann. Dans cette suite de dix-huit « pièces caractéristiques composées par Florestan et Eusebius », le compositeur assume pleinement la dualité de sa personnalité à travers ses deux avatars fictifs, jumeaux antagonistes et romantiques. Florestan est le jeune homme impétueux, vif, pétulant, irascible, alors qu’Eusebius est l’adolescent rêveur, tendre et fragile. Chacun d’eux, à leur manière, reflète les états d’âme du compositeur. Adam Laloum a tout l’air d’un Eusebius lorsqu’il se dirige vers son piano, aussi est-il plus difficile de l’imaginer endosser la personnalité d’un Florestan démonstratif et fougueux. Ce serait cependant méconnaître l’artiste, car sa pensée musicale est si riche, si maîtrisée, que lorsqu’il se met au piano bien des facettes insoupçonnées se dévoilent, se développent, s’entrecroisent ou s’unissent. C’est ainsi que Florestan apparaît dans toute sa gamme de sentiments tourmentés et exaltés, face à un Eusebius éminemment touchant dans sa vulnérabilité frémissante. Malgré un léger empressement excessif quelquefois lors de passages tumultueux, l’interprétation captive immédiatement. Quelles nuances subtiles ! Quelle palette sonore ! Que ce soit dans l’immarescibilité de cette mélopée en apesanteur jouée pianissimo dans la deuxième pièce Innig (intime) qui est reprise dans l’avant-dernière pièce Wie aus der Ferne (comme venant de loin), dans l’élan et la verve des sixième et dixième pièces, dans la finesse du toucher de la douxième pièce Mit gutem Humor (de bonne humeur) ou dans la variété des plans sonores de la quatorzième pièce Zart und singend (tendre et charmant), cette interprétation hautement inspirée de l’œuvre reflète une belle maturité musicale.

La seconde partie du concert est consacrée à la Sonate en si bémol majeur n°21 D.960 de Franz Schubert. Ultime sonate du compositeur, chef-d’œuvre d’inspiration, cette colossale sonate en quatre mouvements exige une grande concentration de la part de l’interprète, une intériorité qui sied bien à Adam Laloum, à son introversion. Dès l’Andante Sostenuto initial le son est clair, délicat, sensible, la conduite des phrases est fluide, aérée, une grande sérénité émane du son, les éclairages changent petit-à-petit, les couleurs se métamorphosent. Alors que certains pianistes n’auraient pas hésité à adopter un spectre de nuances plus étendu vers les fortes, Adam Laloum prend ici le parti de nuances généralement douces et feutrées. Il maîtrise cependant si bien ce registre dans lequel sa sensibilité affleure naturellement, que ce parti pris apporte une dimension supplémentaire à l’œuvre, lui fait prendre de l’altitude ! L’Andante Sostenuto est absolument magique. Cime de la plus haute inspiration, impression d’infini, d’infrangible, d’immatériel. L’écoute du pianiste envers chacun des sons, son attention envers les silences, l’extrême ténuité des nuances, tout participe de cette irréalité, de cette impression d’air pur raréfié en oxygène. Dans le Scherzo les appogiatures sont fugitives, les allusions délicates. C’est absolument remarquable. Adam Laloum ne joue pas seulement bien, mais par sa volonté musicale profondément mûrie alliée à une sensibilité accrue, il arrive ici à hisser cette sonate à un niveau de poésie prodigieux.