Les Goldberg d’Alexandre Tharaud nourrissent essentiellement les sens. Sur scène, ça pianote de manière relativement élégante, ça tressaille, ça paraphrase (au sens strict où rien n’est ajouté au sens ou à la valeur). Des idylles se succèdent, plus tendres les unes que les autres, marquant une brève rupture dans ce qui n’a pas d’intégrité et n’impose aucun rythme. Et pourtant, on ne peut pas dire que l’œuvre ne convient pas à Alexandre Tharaud – à vrai dire, certaines variations semblent faites pour lui ! – ; mais il est dans les Variations Goldberg une exigence d’architecture qui dépasse de beaucoup la joliesse ponctuelle.

Alexandre Tharaud © Maud Delaflotte
Alexandre Tharaud
© Maud Delaflotte

Alexandre Tharaud aborde les Goldberg avec beaucoup d’imagination et de ressources ; il les habille de petites cocasseries. Bien entendu ce Bach n'est pas très idiomatique, mais ce n'est pas parce que le pianiste n'envoie pas le signal coutumier du HIP que l’on doit en mésentendre certaines qualités. Parfois mutines, souvent ostentatoires, les options surprennent. « Nourries des expériences d’un répertoire aussi bien antérieur que postérieur » (A.T., Diapason, 25/11/13), elles sont tout le contraire des postulats de la pensée Barenboïm. Ce dernier statuait : « L’œuvre ne se fonde en aucun cas sur des contrastes de rapidité ou de dynamique, mais uniquement sur l’articulation ou la couleur ». Tharaud reste un pianiste de l’instant, de la sensualité. Il ne prête guère attention à la logique structurelle du cycle. Et quel dommage, car il apporte çà et là quelques précieuses couleurs. Le dessus du panier est beau, très beau même. On pense à l’admirable variation 19 en forme de passe-pied, toute en demi-teinte, rayonnante dans sa simplicité, ou à sa voisine la variation 20, fluide et voyageuse. Un étonnant échantillonnage d’idylles qui ne s’arrêtent pas à ces deux extraits : une variation 13 très inspirée, une 22 Alla breve particulièrement inventive, et j’en passe ! Enfin, il faut saluer un réel travail de recherche des contrechants (var. 11, ou Quodlibet), ainsi qu’une certaine cohérence dans le traitement des ornementations.

Alexandre Tharaud a sans conteste une digitalité sui generis qui convient aux trilles les plus alambiqués. Il en abuse même un peu (gigue de la var. 7, notamment). Mais les trouvailles nous sont servies sur un plateau – la recherche est un exercice qui demande plus de discrétion. Quelque-chose cloche. Des bizarreries, des instabilités de tempo gênent l’écoute : certaines variations sont comme taillées à l’emporte-pièce ; l’Aria da capo semble chercher à s’échapper de son destin conclusif. Eu égard à ces trilles très caractérisés « à la Sokolov », on croirait entendre une demi-douzaine de pianistes se relayer au piano. Manquements que l’on pourrait imputer à la présence de la partition sur scène (depuis les très décevantes Goldberg de Lars Vogt, on se demande si ce n’est pas une embûche).

Arrive pourtant au bout d’une demi-heure, osons dire, un certain agacement devant le manque de carrure. Et ce, malgré une délicatesse avérée dans la confection. D’aucuns lui reprocheront un certain opportunisme dans le choix des reprises (les variations maîtrisées uniquement), une élimination qui mériterait d’être plus systématisée pour gagner en cohérence. Du fait même de tout ce composite, l’enjeu technique est traité inégalement. L’on ne quitte jamais tout à fait le fil du rasoir. Les variations les plus exigeantes de ce point de vue (var. 5, var. 14 et var. 20, 23 et 26) ne sont pas maîtrisées, bafouillent et se lézardent un peu fatalement. Alexandre Tharaud s’y adonne comme à un pensum, marquant exagérément les appoggiatures, passant la reprise sous silence. Ailleurs, il y a parfois sujétion du tempo et de la pulsation à l’artisanat : effets de loupe injustifiés, main droite parfois un peu labile, excès de vitesse sur les zones maîtrisées (var. 29 notamment, encore qu’ils aient quelque chose de grisant). Tharaud n’a pas hésité à sacrifier la clarté au profit d’une certaine pudeur technique, le recours très fréquent à la pédale n’étant pas une donnée anodine. Des rubatos camouflent les traits qui résistent : belle leçon d’advertance, à défaut de probité.  

Mais qu’à cela ne tienne : ce que l’on y pouvait trouver de tendre, de touchant procède d’une vraie conscience musicale. Et quand la musique trouve pour se déployer de si atypiques tempéraments, au moins ne s’ennuie-t-on jamais !