Dix-huit ans après son CD Rameau et quinze ans après le Couperin, Alexandre Tharaud revient à la musique française et grave Versailles, fraîchement paru chez Erato, dont le programme est (en partie) donné ce soir dans la grande salle de la Philharmonie de Paris. Les deux compositeurs phares de l’interprète sont convoqués aux côtés d’auteurs moins connus du grand public, à l’instar de Jean Henry d’Anglebert (1629-1691), de Claude Balastre (1724-1799) ou de Jacques Duphly (1715-1789).

Alexandre Tharaud © Marco Borggreve / Virgin Classics
Alexandre Tharaud
© Marco Borggreve / Virgin Classics

Avec cette programmation, le pianiste fait preuve d'une ouverture heureuse sur des écritures nouvelles au sein de son répertoire de prédilection (la musique française). Et si le colossal Steinway de concert montre l’ancrage de Tharaud dans la tradition des pianistes interprètes de la musique ancienne sur instrument moderne, les spectateurs assis sur scène à quelques pas du piano rappellent son attachement à l’esprit intimiste qu’il cultive en récital. Proximité avec le public, mais aussi avec le sonore. Car Alexandre Tharaud nous fait ici la démonstration d’un art du chant qui force le respect.

Dès la « Marche pour la cérémonie des Turcs » de Lully arrangée par le pianiste, on se laisse surprendre et entraîner par l’étendue de ce chant legato et souple, tout dans la résonance, qui flatte les aigus cristallins du Steinway. Certes, on perd quelque peu l’esprit fastueux de cette marche malgré les nombreuses ornementations qui ajoutent surprise et variété dans la partition, mais on devient plus sensible à certains contrechants, à des rencontres de voix que le pianiste met habilement en exergue.

Ce jeu maniéré, mais en rien artificiel, trouve une pleine expression chez Couperin et Rameau. L’élégance du phrasé est reine, le toucher d’une sensibilité à fleur de peau. Malgré les tempos parfois véloces (la gavotte et ses doubles de Rameau), le pianiste conserve un sens des nuances exquis, dont bénéficient surtout les nuances piano qu’il manie pour créer différents plans sonores dans un registre ténu. Et l’on apprécie particulièrement ce dosage si bien mesuré entre une pulsation rythmique offrant ordre et structure au discours et un phrasé caractériel, assez fougueux, qui paraît s’en détacher. Outre le fameux « Tic-toc-choc », la « Passacaille » de Couperin est à ce titre exemplaire : alors que les accords avancent au pas, basse et mélodie instaurent un dialogue bouillonnant d’ornements dont l’expressivité est remarquable.

Chez les compositeurs plus tardifs, on trouve chez Tharaud un jeu plus orchestral et massif, jusqu’à une « Marche des Scythes » de Joseph Royer particulièrement (peut-être trop) théâtrale et jouée à bras-le-corps. Avec Jacques Duphly (« La Pothoüin »), c’est avec joie que l’on découvre un jeu plus évocateur chez le pianiste. Et l’on apprécie ces basses lentement appuyées et mystérieuses ainsi que ces arpèges flottant légers sur le clavier.

Alors que quelques pressés se mettent en chemin vers la sortie, Alexandre Tharaud revient sur scène micro à la main pour remercier ce public qui soutient son entreprise depuis 18 ans. Il réserve un duo surprise en conviant Sabine Devieilhe pour le « Viens, hymen » (Les Indes galantes) de Rameau, interprété dans un silence de marbre. Tharaud aura su garder captif son auditoire jusqu’à la dernière note.

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