La 36ème édition du Festival d’Ambronay a lieu du 11 septembre au 4 octobre 2015, répartissant concerts, ateliers, conférences et visites sur quatre week-ends. Après le concert d’inauguration auquel participait le contre-ténor Franco Fagioli, le deuxième concert était donné samedi 12 septembre après-midi en la salle Monteverdi, au caractère plus intimiste que l’abbaye et par conséquent particulièrement adaptée pour les petits effectifs. L’ensemble vocal Voces Suaves y proposait un programme intitulé « Au-dessous des étoiles », presque intégralement a cappella ou parfois avec un simple clavecin comme accompagnement. Un programme dont le maître-mot était la polyphonie : comme genre vocal, bien sûr, mais aussi comme réunion dans un même concert de compositeurs de la Renaissance et de notre temps, et enfin comme mélange harmonieux et maîtrisé des voix des interprètes. Un moment plein de grâce, propice à la contemplation.

Voces Suaves © Bertrand Pichène
Voces Suaves
© Bertrand Pichène

Ambronay est le lieu d’un festival en septembre, certes, mais il s’agit également d’un centre culturel régional qui accueille pendant toute l’année des ensembles en résidence. En 2014, Voces Suaves faisait ainsi partie des résidences « Jeunes Ensembles » à Ambronay, puis a été sélectionné en 2015 pour intégrer le programme eeemerging qui soutient les « ensembles européens émergents ». Voces Suaves réunit des chanteurs professionnels qui interprètent sous la direction artistique de Francesco Saverio Pedrini des œuvres principalement Renaissance et baroques.

La particularité du programme présenté lors du festival par ces jeunes artistes réside dans la mise en rapport de leur répertoire de prédilection avec des compositions du XXe siècle, par le biais de la thématique des éléments (le feu, la terre, l’eau ou les larmes, l’air ou les cieux) et de l’idéologie humaniste en tant que quête de sens. Les compositeurs à l’honneur sont principalement ceux du XVIe siècle : Monteverdi, Palestrina, Gesualdo, Marenzio, Tomas Luis de Victoria… Leurs œuvres, polyphonies ou motets, sont écrites sur des poèmes à portée philosophique (en italien) ou des textes religieux (en latin), dont les paroles sont mises en lumière par une musique qui entremêle les voix sans relâche, à la recherche de l’harmonie musicale la plus absolue.

Les pièces nécessitent des effectifs différents, allant de deux à neuf voix. On perçoit une réelle complicité entre les chanteurs, qui coordonnent leurs départs et leurs respirations en se regardant et en s’écoutant avec une attention constante. Le son de chacun est travaillé de telle sorte à se mélanger subtilement à celui de l’autre ou des autres ; les timbres ne se voilent pas mutuellement, ils se révèlent les uns les autres. La prononciation des voyelles est très homogène, ce qui permet aux couleurs des différentes phrases de s’articuler avec finesse. En d’autres termes, les atmosphères évoluent, mais le ton reste uni. Si la technique de chant des artistes est du début à la fin d’une grande précision, tant au niveau de la justesse que de la rythmique, leur confiance sur scène s’étoffe au fur et à mesure de l’évolution du concert : d’un chant à l’autre, les vibratos sont mieux contrôlés, les souffles sont moins courts, les phrasés sont plus naturels, et les voix prennent de l’ampleur et de l’assurance.

Il est stupéfiant de constater à quel point les trois œuvres contemporaines s’insèrent à la perfection dans ce programme Renaissance. La première, Au-dessous des étoiles de Thierry Pécou, est dirigée par Francesco Saverio Pedrini (contrairement au reste des œuvres) ; peut-être parce qu’ils se sentent particulièrement en sécurité, les cinq chanteurs (dont une femme) semblent puiser leur inspiration d’une manière plus personnelle, plus profonde. On aurait d’autant plus apprécié que le poème de Paul de Brancion, imagé et douloureux, soit un peu mieux articulé pour qu’on en comprenne tous les mots. De la même façon, les œuvres de Silvan Loher (To a slender wind) et de Joanne Metcalf (Io sono Amore Angelico) sont chantées avec une forme de passion qui les rend vraiment émouvantes pour le spectateur, comme si on les connaissait depuis longtemps et qu’on prenait plaisir à les entendre restituées si amoureusement.  Entre ces pièces modernes, le célèbre O vos omnes de Gesualdo résonne comme une référence incontestable. Son flux vocal, à la construction et à la souplesse remarquables, nous entraîne dans les méandres de l’harmonie, et on se laisse subjuguer sans aucune résistance. Plus de trace de quête de sens, alors ; une simple délectation devant la beauté de cette musique ancienne et intemporelle.