Faut-il se méfier des concerts de Noël ? Des splendides oratorios de Bach, Saint-Saëns, aux cantiques revisités à la sauce Puccini des Three Tenors (Domingo, Carreras, Pavarotti), on aura décidément tout vu ! Mais le concert qu'Andreas Scholl vient de donner au Théâtre des Champs-Élysées a révélé tout autre chose : le potentiel festif de certaines cantates de Bach, pour peu que les musiciens y mettent un peu de punch.

Andreas Scholl © Decca - James Mcmillan
Andreas Scholl
© Decca - James Mcmillan

Loin de cette pudeur scénique des grandes phalanges symphoniques, les musiciens baroques ont, depuis toujours, opté pour plus de franchise : on félicite son confrère après un solo particulièrement réussi, l'on s'accorde devant le public, l'on entre et sort de scène au gré des arias. La première œuvre à être jouée, la cantate `Nun komm, der Heiden Heiland` BWV 62 réveille en nous la joie exaltée du Christmas chrétien. C'est une cantate festive, dansante, sur laquelle on imagine bondir de petits pages en livrée. Simple batteur de mesure, fléchissant les genoux sur le premier temps, Andreas Scholl chef d'orchestre ne convainc cependant pas. Si un zèle sincère émane de sa personne, on doute de sa réelle contribution à l'action musicale, ses indications les plus visibles ne trouvant pas d'écho dans la musique entendue. Cet ensemble, Julia Schröder, première violon qui en est la konzertmeister par défaut, n'a manifestement pas besoin d'un coordinateur extérieur pour en assurer la cohésion ; en témoigne la sinfonia de la cantate BWV 188 dans laquelle elle se porte, selon la coutume de l'époque, seule garante de la précision des attaques et de la cohérence des dynamiques. À ses côtés, debout, les musiciens répondent admirablement à ses impulsions de direction. Quoi qu'en disent les syndicats, c'est une configuration qui semble nécessaire pour réaliser ces beaux élans d'ensemble, ce galbe qui vous réserve quelques microsecondes de Zero G avant chaque reprise. Les mélomanes auront d'ailleurs reconnu dans cette sinfonia, le très galopant troisième mouvement du concerto pour clavecin BWV 1052, dont l'écriture est cependant postérieure. Enfin, on saura gré au Kammerorchester Basel de ramener leur propre orgue portatif, plutôt que d'utiliser les grandes orgues présentes sur place – comme l'a jadis fait Gardiner sur la BWV 146, pour un résultat tout de même un peu kitsch.

La seconde mi-temps est occupée par la copieuse cantate `Ich freue mich in dir` BWV 133, véritable carnaval de voix, et `Gott soll allein mein Herze haben` BWV 169, plus économe en moyens. La tâche ne sera pas simple pour les chanteurs, car l'acoustique matelassée de la salle est tout mais flatteuse pour ces derniers : le velours et les capitons abaissent considérablement la polyphonie, ce qui rend les récitatifs particulièrement arides. Mais bien qu'un peu estompé, le son gagne toutefois en clarté ; aussi, tout le monde y trouvera son compte, à condition d'être attentif.

Iris Eggler, soprano de l'ensemble, est charmante et sa partie, correctement exécutée, quoique manquant par moment de brillance. Le ténor, Christian Rathgeber joue la carte de l'élégance, tant dans la diction que dans ses phrasés, volontairement houleux et sans concessions pour l'orchestre. On regrette que le souci de l'éloquence ne l'emporte, trop souvent pour lui, sur le rythme, qui a tendance à traîner dans la BWV 62. Chantourné dans ses phrasés, mais muni d'un gosier généreux, le baryton Johannes Hill se démarque de ses camarades solistes. Revers de la médaille, ses vibrati ont tendance à secouer un peu fort, mais devant cette indéniable ferveur, ils ne suscitent que peu d'amertume.

On est en revanche moins convaincus par la prestation de Nana Bugge Rasmussen. Son vibrato, très large pour une chanteuse qui se réclame du baroque, entre en conflit avec les accords non vibrés de l'orchestre, ce qui met à mal la polyphonie. On s'étonne de son fréquent recours au portamento, ou à des effets qui tirent plutôt vers la vocalité italienne romantique – dans une cantate de Bach ! – , choses que l'on croyait stricto sensu bannis de ce répertoire depuis l'avènement de la mouvance HIP (historically informed performance). 
Toujours est-il, les auditeurs venus écouter Andreas Scholl en auront eu pour leur argent. Douce et impérieuse à la fois, la légendaire voix a fait un parcours sans faute, musicalement parfait, renchéri par une grande clarté de diction. On ne compte plus les prouesses techniques, comme ces longues tenues vibrées, qui se mêlent un temps à la pâte sonore de l'orchestre avant d'en rejaillir avec éclat. La joie de Noël, il nous la procure, inattendue, et au centuple ! 

Les mots semblent dérisoires pour évoquer l'image d'Andreas Scholl dans l'aria `Stirb in mir, Welt, und alle deine Liebe` qui a laissé le public du Théâtre des Champs-Élysées dans un état voisin de l'extase. Voilà un artiste inscrit de plein droit au domaine du mythe, où il ne suffit pas d’un succès de saison pour figurer.