En ouverture de leur saison 2014-2015 et préfigurant la célébration des 250 ans de Mozart prévue comme un voyage rétrospectif dans l’œuvre du compositeur, le Classical Opera, spécialiste en la matière, offrait au Barbican un concert de l’inachevé. Un programme monumental et une interprétation fidèle, pour un rendu presque trop soigné.

Sarah Connolly © Peter Warren
Sarah Connolly
© Peter Warren

On connaît aujourd’hui du Requiem en mineur de Mozart comme de la Symphonie No. 8 de Schubert presque aussi bien leur histoire que leur musique. Origine de la commande pour le premier, causes de son inachèvement pour le second, les hypothèses ont été nombreuses mais semblent désormais converger : Franz comte von Walsegg, fidèle à son habitude de commander aux compositeurs en vogue des œuvres qu’il tentait de faire passer pour siennes lors de concerts privés, est à l’origine de l’œuvre de Mozart complétée par son élève Franz Xaver Süßmayr après sa mort ; et c’est la syphilis qui aurait arrêté Schubert à la 120ème mesure de son Scherzo ébauché comme troisième mouvement, laissant à sa symphonie en deux mouvements son nom d’Inachevée.   

Quelle qu’en soit leur véracité, ces hypothèses apportent aujourd’hui des réponses rassurantes, qui peuvent donner à l’auditeur l’impression de maîtriser une œuvre dont la puissance dépasse. Et si ces deux monuments du répertoire sacré sont ainsi parmi les plus joués aujourd’hui, ils imposent à chacune de leur interprétation un renouvellement de la lecture comme de l’écoute, ce qui probablement en fait des chefs-d’œuvre atemporels.    

Ian Page ce soir là semblait avoir décidé de les replacer dans leur contexte d’origine, en préférant rendre au programme sa cohérence de répertoire plus que son caractère funèbre. A commencer par sa battue, énergique et précisément balancée, qui marque le choix d’une lecture classique de la Symphonie inachevée. Allante, même sautillante dès les premières mesures en trois temps marqués, elle est à l’image de l’ouverture presque plus jubilatoire que tumultueuse du Motet de Haydn. Cette première partie prend la forme d’un sourire teinté d’ironie, où l’homogénéité des cordes qui se passent de vibrato, portées par un continuo constant et léger, compense les quelques à-côtés qui se dégagent des pupitres de vents. Dans la salle du Barbican, où instruments d’époques se côtoient, on est loin des interprétations lourdes qui surenchérissent dans le dramatique sous prétexte de relecture d’œuvres à programme. Le son dégagé est sec et très peu contrasté. La longue coda de l’Andante est livrée avec plus d’intensité néanmoins, juste ce qu’il faut pour rendre cette tension schubertienne, ce tiraillement, entre rigueur classique et passion romantique.

Cet entrain dosé qui règne sur la scène ne semble pas avoir quitté les musiciens à l’abord du Requiem. L’Introït s’ouvre avec un tempo étonnamment rapide, et un basson mal ajusté sur cette première phrase qui procure un frisson pour le moins inattendu. L’amplitude dont s’est gardé Ian Page dans sa direction de Schubert manque dans cette messe des morts. On cherche à côtoyer les ténèbres mais l’on n’en atteint rarement plus que les portes. Ce que l’on pouvait qualifier de fidèle et soigné dans Schubert devient frêle et laconique dans Mozart, à l’image d’un Confutatis quasiment expédié où la basse roulante devient linéaire et où contrastes rythmiques et harmoniques disparaissent. La puissance du choeur du Philharmonia, que l’on voit circuler en vagues d’intensité ardente des basses aux sopranos, particulièrement dans le Osanna, vient couvrir l’orchestre et de ce fait plutôt troubler l’écoute que réellement la transcender.

Le quatuor choisit une diction très appuyée, plutôt bienvenue dans une toile instrumentale si lisse. Pour le reste, on retiendra la légèreté de la soprano Sophie Bevan, qui frôle la fébrilité sans jamais atteindre plus que la douceur, la prudence et la précision du ténor John Mark Ainsley, et la basse bien projetée de Darren Jeffery qui essuie quelques imprécisions malheureuses notamment à l’entrée déterminante du Tuba Mirum. La prestation remarquable d’une Sarah Connolly ténébreuse et élégiaque nous plonge, enfin, dans le recueillement et l’intimité.

La Marche Funèbre de Cherubini, composée pour les funérailles du duc de Berry en 1820, marquée par les impulsions insistantes du gong et les cadences turbulentes des violons, offrait un prélude contrastant avec l’ensemble du programme : une œuvre rarement jouée, pour une interprétation profonde et expressive.

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