Les Diotima ne se sont pas fait la partie belle… Quel pari exorbitant que de vouloir jouer en une seule soirée l’intégrale des Quatuors de Bartók ! D’aucuns auraient pensé que ce qu’ont tenté les quatre musiciens était perdu d’avance : déjà que la nature même de ce qui se joue appelle un extrémisme de chaque instant, que ne fallait-il pas d’endurance physique, d’effort mental, pour soutenir trois heures durant les 22 mouvements que constituent le cycle ?

© Julien Hanck
© Julien Hanck

Un pari fou, ai-je dit ? Oui, et à plus d’un égard. Tout d’abord s’agissant du public : quand bien même les musiciens tiennent la distance, on hésiterait à en dire autant des auditeurs (dont un bon tiers roupillait au bout de la troisième heure, tout fin connaisseur qu’il est). Et s’ils l’ont gagné d’une façon magistrale, c’est qu’ils ont su faire valoir à côté des qualités stupéfiantes d’instrumentistes qu’on leur connaît une remarquable intelligence musicale.

Difficile quand on n’est pas né avec Bartók dans le sang de se trouver là des couleurs authentiquement magyares : disons-le, il n’y a pas beaucoup d’ensembles « de l’Ouest », même le Quatuor Emerson, qui puisse mettre ici la chaleur, l’impatience, cette justesse si particulière (qui dans le quart de ton cherche à s’encanailler) caractérisant les ensembles hongrois. Végh, Tátrai, Takač... ces syllabes, ces grincements, une voix étrangère certes peut les reproduire, mais ne leur donnera corps qu’en insistant exagérément sur le geste : en d’autres mots, les voilà contraints de fabriquer de toute pièce ce qui précisément doit relever de l’instinct. Et pourtant, le Quatuor Diotima nous a montré qu’en respectant en musicien les moindres indications, inflexions modales, l’on pouvait s'en tirer plus qu'honorablement. Rares sont les ensembles ayant réussi dans Bartók à trouver cet équilibre sans rupture entre domination cérébrale du texte et expression fervente de son contenu, qualités qui d’ordinaire s’excluent... De la même façon, les quatre musiciens sont parvenus à un engagement physique qui n’était ni adventice ni extérieur à la musique, mais au contraire générateur d’expression.

Les trois premiers quatuors partent de situations minimales : trames infimes à partir desquelles se déploie petit à petit l’énergie. De ces œuvres, les Diotima ont parfaitement compris la nature démiurgique. Ils épaississent le trait et raccourcissent les soupirs au fur et à mesure qu’avance la trame, sachant réintégrer dans leur geste musical des mouvements quasi brahmsiens. Tandis que règnent la discipline et le fini instrumental qui sont leurs armes maîtresses, les musiciens parviennent à traduire l’atmosphère étrange, magique du 1er quatuor, encore beethovénienne de facture. L’arrogance sonore qu’exige l’Allegro molto cappriccioso (2ème quatuor) est engagée avec la violence et l’intensité voulues.

© Quatuor Diotima
© Quatuor Diotima
Débutant in medias res, les 4ème et 5ème quatuors ont un caractère spécifique qui appelle des timbres composites, un style plus ramassé. Si le Quatuor n°4 nous est conté avec une rigueur scrupuleuse, les Diotima adouciront plus d’une fois par leur subjectivité très humaine les petites études techniques qu’il renferme (glissandi et pizzicatti, notamment). Côté sonorité, celles du quatuor sont très différenciés : belle complémentarité entre le violon diamanté de Yun-Peng Zhao (dont la ponctualité et la fermeté sont la lisibilité même) et le violoncelle irradiant de Pierre Morlet. Ce dernier fait valoir la composante frottée de l’instrument : cela grésille volontiers sur la corde de la, tandis que les basses bourdonnent de manière à envelopper toute la salle et le public avec. À leurs côtés, Constance Ronzatti (violon 2) et Franck Chevalier (alto), font des quelques passages qui leur sont destinés des temps forts, en une parfaite communauté de pensée avec leurs partenaires.

Mais le suprême abandon vient avec le 6ème quatuor, les Diotima y atteignant une gravité profondément introvertie. De caractère plus apaisé et méditatif, par opposition à l’extraversion extrême de ceux qui le précèdent, ce dernier opus est-il aussi d’une substance plus immédiatement accessible ? C'est bien possible.

Toujours est-il qu'on vient d'entendre ce lundi aux Bouffes du Nord une intégrale d'une qualité et d'une rareté avérées. Quelle claque ! Même après quelques années de fréquentation des quatuors, on n'avait encore rien entendu de tel.