Au vu de sa Campanella, de son Appassionata, il paraît évident qu’Abduraimov est de ces artistes qui pratiquent au plus haut degré une certaine forme de culturisme technique. Culturisme qu’il pare et sublime sous l’animalité de ses lectures : violence féline, spontanéiste, presque iconoclaste mais toujours fascinante. Abduraimov ne badine pas avec le piano mais se mesure à lui, ce que ne pardonneront jamais les censeurs et les orthodoxes du clavier. Mais ce qui le différencie des purs mastards de la technique, c’est cette capacité à trouver le chant, à trouver une sonorité, en l’occurrence dans deux Moments Musicaux de Schubert. Mais c’est avant de retrouver Beethoven et Prokofiev, et de les mener piano battant.

Behzod Abduraimov © Christophe Gremiot
Behzod Abduraimov
© Christophe Gremiot

Associer au sein d’un même concert les répertoires les plus diamétralement opposés, à savoir le Schubert le plus virginal au Prokofiev le plus combattif, n’est pas chose aisée. A vrai dire, il faudrait deux pianistes. Mais Abduraimov assume seul cette tâche difficile, à la limite de la schizophrénie. Quelques crédos hautement individuels dans la Première Ballade de Chopin. Le pianiste se meut au ralenti ; tout le phrasé est pénétré de cette sensualité tapageuse. Techniquement, le jeu d’Abduraimov est presque parfait. La projection n’est pourtant pas généreuse ; l’instrument, très timbré (a fortiori moins puissant), s’acclimate difficilement dans les grands espaces.

De très beaux choix dans l’extrait des Moments Musicaux de Schubert (2. Andantino et 3. Air russe) : plutôt que de se perdre aux frontières du son, Abduraimov exploite toutes les nuances de mezzo piano dans une demi-teinte magnifique, plus mate qu’à l’habituelle, presqu’opaque. Le ton gagne en noblesse par rapport au Chopin et le pianiste parvient à donner l’illusion d’une pudeur. Mais les deux extraits joués souffrent de se voir tronqués de leurs voisines. La lenteur de l’Andantino (2), la joie claudicante de l’Allegro moderato (3) posent des questions interprétatives que l’audition de 1 et 4 (deux Moderato en ut et ut dièse) auraient été en mesure de répondre. Malheureusement, on passe directement à l’Appassionata.

Les premières minutes de l’Allegro Assai passent sans réelle surprise : Abduraimov respecte la pulsation dans les soufflets expressifs, jusque dans les ostinatos de la main gauche. L’esprit est aiguillonné par la stridence des trilles, toujours fulgurantes, mais l’interprétation dévoile vite une légère superficialité. Le défaut de cette performance est qu'elle reste pianistique, là où l'on espérait plus d'arrière-plan dramatique. Quelques innovations de phrasé dans l’Andante con moto, une phrase qui toujours se rétracte magnifiquement dans sa coquille. Tout au plus peut-on reprocher au pianiste quelques duretés lorsque s’anime le discours. Le Presto est tendu comme la flèche vers la cible. Direction, nervosité, vélocité. Mais la prouesse n’est pas gratuite ; la vitesse féconde des paysages qu’on ne saurait trouver autre part. Car Abduraimov allège sans ôter la puissance, jouant des pianos légèrement voilés ; peinture à l’eau là où les autres semblent peindre à l’huile et à la térébenthine. Mais ce n’est que partie remise : très vite, quelques grands jaillissements viennent taire cette tempérance première. Tout le long du mouvement, de la reprise, le pianiste conserve ce respect extrême des indications du texte (tempo et dynamiques, notamment). Mais arrive la coda, et le pianiste d’accélérer jusqu’à l’insoutenable. Distillation extrême des notes, laissant place aux traits, rageurs ! Joie des sens pour certains ; moment où la musique tend à se satisfaire des moyens de la musique, pour d’autres.

Pour la Sonate n°6 de Prokofiev, Denijs de Winter a fait venir un piano plus puissant, réelle machine de guerre. Après le grinçant exorde de l’Allegro Moderato, l’oreille s’accommode des saturations pour ne percevoir que l’enveloppe globale, ce qui permet de ne pas en perdre le fil. En cette jungle vibrationnelle, les sons nous parviennent purifiés de leur gangue ; terrain où les civilités d’usage sont abolies. Il ne s’agit plus que de combat pour la survie et pour l’endurance. Abduraimov terrasse par sa force d’impact, l’onde de choc qui parcourt l’auditoire à chacune des ruades qui ponctuent son jeu. Eloquence extrême de son Tempo di valzer, qui se déploie au ralenti comme un nid de serpent. Le programme s’achevait sur un Vivace à hauteur du Presto entendu plus tôt : Abduraimov joue avec tout son corps, à chaque élan sa flabellation, qui vient amplifier le dramatisme de cette scène terrible.

Le concert, lui, s’est terminé sur une Campanella dont les sorcelleries digitales justifiaient pleinement son adjonction à l’effrayant final de la Sonate de Prokofiev.