L’intégrale des œuvres de musique de chambre de Johannes Brahms en 8 concerts regroupés sur 4 jours : voici le pari aussi fou que génial qui s'est tenu à Paris du 8 au 11 juin. Plus de 25 chefs-d’œuvres interprétés par 13 musiciens de tout premier ordre, à l’initiative de La Belle Saison qui œuvre pour la musique de chambre dans tout l’hexagone. C’est ici le Théâtre des Bouffes du Nord qui sera le théâtre de cette gageure, de cet inédit marathon.

Le Théâtre des Bouffes du Nord © Patrick Tourneboeuf
Le Théâtre des Bouffes du Nord
© Patrick Tourneboeuf

De la sonate en duo au sextuor en passant par les trios, les quatuors ou quintettes, la musique de chambre de Brahms est d’une richesse infinie. Par ses qualités d’équilibre, de forme, par son potentiel expressif et son inventivité, par son niveau d’achèvement, ce corpus constitue un sommet du genre et mérite à coup sûr l’honneur d’une telle célébration. Le premier concert de cette série n’est pas en reste : le Sextuor à cordes n°2, op.36, le Trio pour clarinette, violoncelle et piano, op.114, pour finir avec le délicieux Quintette pour piano et cordes, op.34.

Le Théâtre des Bouffes du Nord : avec ses longs murs rouge sang décrépis, son charme archaïque et vétuste et toute sa charge dramatique en suspension dans l’air, on y sent le souffle d’un sanctuaire antique pétrifié dans le temps. Les archets affutés, les poignets échauffés, les musiciens sont sur les starting-blocks pour le départ de ce périple en terres brahmsiennes avec le Sextuor à cordes n°2 sous les violons de Pierre Fouchenneret et Shuichi Okada, les altos de Lise Berthaud et Adrien Boisseau et les violoncelles de François Salque et Yan Levionnois. Dès l’Allegro initial, on remarque une belle attention accordée à l’articulation dialectique et à l’équilibre du son, une écoute attentive et éclairée de la part de chaque musicien. Le violon de Pierre Fouchenneret a le sens de la responsabilité du geste qui structure le phrasé d’un jeu précis et intense, plein de verve. Les climats sont pleinement vécus, sans aménités, sans affects superfétatoires ni pesanteur excessive. François Salque distille au violoncelle une sonorité virile mais sensible tandis que son camarade Yan Levionnois sait donner une noble profondeur qui n’alourdit jamais le propos. Saluons la somptueuse couleur des pizzicati des altos dans le Scherzo, pizzicati qui vont et viennent d’un instrument à l’autre selon une fluidité déconcertante. S’il y a quelques accros, quelques cordes qui grincent, ils se font vite oublier face à cette vie, à cette vivacité.

Le Trio op.114 fait plutôt pâle figure face à la prestance du sextuor, et c’est au niveau du piano d’Eric Le Sage que le bât blesse. Un piano à travers lequel on devine les grandes qualités du musicien, mais des qualités qui restent néanmoins embrumées par un voile de confusion, par un embourbement progressif dans l’Allegro final, par une résonance excessive. Les angles notamment en ressortent trop émoussés. La clarinette de Florent Pujuila est quant à elle lumineuse de clarté, d’une propreté extrême (excessive diront certains), touchante de poésie dans l’Adagio, et qui sait remarquablement dialoguer avec le violoncelle de François Salque. La symbiose entre ces deux instruments a lieu, mais le piano, trop embrouillé, restera malheureusement hors-jeu.

Le plaisir vif et direct de la musique à l’œuvre est précieux, et devient mémorable lorsqu’il jaillit de chaque note. Ainsi en est-il du Quintette pour piano et cordes, de composition contemporaine au sextuor de ce début de concert, et interprété par le Quatuor Strada (Pierre Fouchenneret, Sarah Nemtanu, Lise Berthaud et François Salque) avec, cette fois-ci, Romain Descharmes au piano. C’est un bain de musique radieux et jouissif, magnifiquement incarné. Nulle brume ni velléité ici du côté du piano, mais au contraire une assurance et un engagement à l’image de celui, remarquable, de tous les autres musiciens. Les attaques sont franches dès l’Allegro initial, les contrastes marqués, les intentions clairement dessinées. Dans l’Andante les musiciens se montrent très sensibles à la rondeur du son, au sentiment d’intimité mais également de plénitude sonore au sein de la ténuité des pianissimi. Le Scherzo devient jubilatoire tant les violons furètent délicieusement, jouent avec le violoncelle, avec l’alto qui distille ses couleurs tandis que le piano taquine les cordes, théâtralement, en ne se restreignant guère sur l’effet des subito piano à partir desquels il se plaît à mener les basses vers de grisants vrombissement. Le final est une orgie de fraîcheur, de fougue, où la musique de chambre – comprise comme un souffle commun, symbiotique –, prend tout son sens.

Saluons enfin la formidable endurance de Pierre Fouchenneret et de François Salque ayant participé à tous les concerts et qui ont su malgré ce rythme maintenir un niveau d’exécution remarquable.

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