Ce n’était pas à une énième exécution du Requiem Allemand de Brahms qu'était convié ce soir-là à la Cité de la Musique un public malheureusement un peu trop confidentiel. En effet, il s’agissait de la rare version pour piano à quatre mains, et surtout cette représentation bénéficiait d’une scénographie de Jochen Sandig/Sasha Waltz et Guests. Un spectacle parfaitement abouti, d’une réalisation exemplaire, d’une beauté chorale à couper le souffle et d’une très riche émotion contenue qui font honneur au Rundfunkchor Berlin, on le sait très engagé dans la diffusion et le renouvellement de l’abord de la musique chorale.

Gijs Leenaars © Hans van der Woerd
Gijs Leenaars
© Hans van der Woerd

Ainsi, dès son arrivée le spectateur était invité à abandonner ses chaussures et ceux qui acceptaient de jouer le jeu rejoignaient la salle, pour l’occasion débarrassée de ses fauteuils. Ceux et celles qui préféraient avoir une vue plus générale de la représentation étaient invités à s’asseoir au balcon. Une fois dans la salle le spectateur, libre de ses mouvements, pouvait s’asseoir, rester debout, voire s’allonger, ou se déplacer au milieu des présents parmi lesquels, habillés comme tout un chacun, se trouvaient…les chanteurs du chœur berlinois ! On remarquait aussi d’un côté un pupitre surélevé, en face une estrade, au plafond deux groupes de cordes attachées et aussi sur l’estrade une femme allongée, toute de blanc vêtue et semblant inanimée ! Une fois l’ensemble du public installé, la musique pouvait commencer dans une obscurité presque totale.

Dès le premier accord du chœur sur le mot « Selig » (Bienheureux), on était à la fois saisis et conquis par la perfection de l’intonation, la polyphonie parfaitement équilibrée, une magnifique nuance pianissimo, le tout emportant d’emblée l’adhésion. Une adhésion qui ne souffrira aucune baisse de tension pendant ces 50 minutes au plus haut niveau musical et émotionnel. Durant le premier mouvement, les chanteurs tout en errant parmi le public, sollicitent les regards des spectateurs, sans doute pour inciter chacun à se sentir concerné par cette célébration mortuaire. Dans le second mouvement, « Alles fleisch », une procession s’organise progressivement avec pour but l’estrade d’où sera chantée la rapide fugue finale de ce mouvement, Gijs Leenaars étant situé à distance en face du chœur. On se régale alors pleinement de l’incroyable niveau de ce chœur sans aucune faiblesse et dont le sens du collectif impressionne. Le baryton Konrad Jarnot prend ensuite la parole sur les mots « Herr, lehre doch mich » depuis le centre de la salle avant que les chanteurs se dispersent à nouveau en distribuant des coussins aux spectateurs, sans aucun doute une incitation à la détente.

Dans le quatrième mouvement, le balancement incessant de certains chanteurs sur des balançoires tombées du plafond enivre littéralement avant que la soprano, émergeant de son linceul, ne prenne le relais. Sylvia Shwartz chante à son tour en se balançant, sans doute évocation d’une berceuse, avant de disparaître par le balcon. Mais sans doute son chant est-il trop présent et puissant pour vraiment séduire. Vient ensuite un phénoménal cinquième mouvement, équivalent du Dies irae, où tous les chanteurs courent vers la lumière (en l’occurrence de jeunes enfants) tout en luttant entre eux dans un symbolique et impressionnant corps à corps avec la mort. Ici encore et malgré l’engagement physique des chanteurs dans la scénographie, la perfection et l’homogénéité des timbres, la puissance expressive des nuances et l’homogénéité des pupitres est stupéfiante. Pour le final, les chanteurs se placent progressivement en cercle autour du public de fait complètement immergé dans cette extase mystique qui a pour thème l’esprit et qui s’efface progressivement pour retourner dans le sombre à la béatitude finale.

Gijs Leenaars, comme Nicolas Fink, chef assistant, dirigent chaque instant de cette extraordinaire musique avec précision, engagement et sobriété pour un résultat musical, sonore et émotionnel exceptionnel. Et la belle et sobre scénographie rajoute de la puissance à une musique, qui n’en manque pourtant pas, mais qui est ici comme démultipliée. Vous l’aurez compris, ce spectacle rare, qui offre un Requiem véritablement humain comme le rêvait sans doute Johannes Brahms, est une réussite totale. Si vous le pouvez, précipitez-vous à Amsterdam où ce spectacle sera donné les 4 et 5 juillet prochains.

*****