Déjà considérez que Bruce Brubaker réalise avec Philip Glass ce que tout interprète se devrait de faire avec une œuvre, quelle qu’elle soit, surtout quelle qu’en soit l’époque ! Par-dessus tout quelle qu’en soit la doxa interprétative, qui la plupart du temps en corsette les approches, en phagocyte l’inspiration. Le répertoire souffre de taxidermie rampante qui en paralyse trop proprettement les goûts et les vertus. Brubaker est à Glass ce que Glenn Gould est à Bach. Plus qu’une leçon d’interprétation pianistique donnée mercredi 1er février à l’invitation de la Comédie de Clermont Scène Nationale : un manifeste. Un souffle, un oxygène pour une liberté de lecture bien assumée. Et qui plus est dans la très gothique église Saint-Genès-les-Carmes dont le style architectural ne fut déjà à l’époque qu’une perpétuelle relecture des codes. Brubaker nous ouvre grand les portes de cette cathédrale qu’est l’œuvre de Glass : pour en élargir les voûtes, en éclairer les verrières sous le jeu subtil d’une lumière qu’il nous rend familière. Sans doute parce qu’elle nous appartenait déjà avant qu’il n’en réveille les « infinités » électives.

Bruce Brubaker © Jean-Louis Fernandez | Comédie de Clermont-Ferrand
Bruce Brubaker
© Jean-Louis Fernandez | Comédie de Clermont-Ferrand

Le jeu de Brubaker est aussi et peut être même surtout une philosophie sonore, une pensée musicale en marche dans ce sens où l’univers de Glass est un espace de tous les possibles, où tout est ouvert, où rien de ce qui nous y est offert ne saurait être contraint, limité, soumis à l’intangibilité de lois musicologiques confites dans le formol des conventions. On pourrait paraphraser Marx interpelant les philosophes dans sa Onzième Thèse sur Feuerbach : le père du Capital leur reprochait de se limiter à l’interprétation du monde, alors qu’ils auraient été mieux inspirés à le transformer. De même le but d’un interprète est bien de métamorphoser, non la lettre de l’œuvre elle-même, mais sa perception, sa réception auprès du public. On oublie trop que la musique est un théâtre, qu’elle se doit d’être la scène de nos émotions. C’est bien ce potentiomètre de nos sensibilités, ce sismographe de nos passions que Bruce Brubaker sollicite et affole.

Et il y a incontestablement un son Brubaker. Un son cultivé, fait d’un toucher d’une incroyable ductilité, un son légitimé par un travail érudit sur le phrasé. On en voudra pour preuve Metamorphosis 2 ! Le geste, même soumis aux tensions extrêmes d’un fortissimo, même parcouru de staccatos, ou traversé de séquences hypnotiquement percussives, ce geste demeure limpide. Et même noyé d’harmoniques sous une pédale forte omniprésente, il reste incroyablement précis, présent, illustre magistralement le pianiste dans le complexe Mad Rush. Le thème assuré par l’ascèse d’une phrase mélodique réduite au minimum d’un quasi tintinnabuli de quelques notes dans l’aigu - Metamophosis 1 - ne se limite jamais à la seule apparente simplicité de sa structure. Porté par l’ostinato quasi obsessionnel des graves il se voit littéralement entraîné par la fascination du flux musical. Sous les doigts de Brubaker, magicien de Glass, le perpetuum mobile n’est pas figé dans une mise en boucle. Tout se joue, tout se dénoue autour d’une souveraine respiration. Mad Rush, on y revient, devient ainsi le lieu de l’écoulement, de la transformation avec ses soudaines accélérations suspendues sur un silence qu’interrompt le vertige d’un accelerando à l’aigu, cependant toujours instruit par l’apaisement d’un médium sous-jacent.

Bruce Brubaker © Jean-Louis Fernandez | Comédie de Clermont-Ferrand
Bruce Brubaker
© Jean-Louis Fernandez | Comédie de Clermont-Ferrand
Le miracle Brubaker est d’opérer cette alchimie sans rupture, avec une égale conscience réfléchie. Oppositions, contrastes, sont dans l’imprévisibilité de leurs enchaînements et surgissements soumis au mystère de l’instant. Dans l’insistance d’une imprévisibilité savamment gérée, d’une urgence scrupuleusement retenue, rompant avec le jeu sous tension de Glass lui-même. Brubaker nous révèle, plus que Glass lui-même dans ses propres interprétations, ces évidences de l’ellipse qui sont le cœur de son écriture. L’apparente économie de moyen sublimée ici par l’interprète, situe d’emblée l’auditeur au chœur de l’œuvre où lenteur et rapidité, s’appellent et se légitiment, pour ne plus faire qu’une.

Plus rêveuse que méditative, cette mobilité poétique qui caractérise sa lecture, éclaire Wichita Vortex Sutra d’indéfinissables autant que fugaces couleurs schumaniennes parcourues d’éclats debussystes. La pudeur du crescendo mélancolique de The Poet Acts ne se comprend et ne se conçoit pas sans cette intelligence de l’agogie conjuguée à une parfaite maîtrise technique au service d’une profonde compréhension du texte. Brubaker bien plus que lecteur, se fait acteur en mettant en scène l’inconscient de ce monde flottant qui nous habite et résonne en nous, au plus profond. « Saisir la pleine signification de la vie disait Lacan, est le devoir d'un acteur ; l'interpréter est son défi. » Et le comprendre nous appartient.