Programme audacieux que celui proposé pour ouvrir la nouvelle année par la jeune pianiste luxembourgeoise Cathy Krier à l’auditorium de la Philharmonie de Paris, dans le cadre de la série de concerts Rising Stars soutenue par ECHO (European Concert Hall Organisation), qui se donne pour mission de faire connaître de jeunes artistes en leur donnant l’opportunité de se produire sur les plus grandes salles internationales.

Cathy Krier © Delphine Jouandeau
Cathy Krier
© Delphine Jouandeau

N’hésitant pas à mélanger les époques et les styles, cette pianiste se démarque, tant au disque qu’au concert, par des choix de programme surprenants au premier abord, qui se révèlent cohérents et pertinents après l’écoute, montrant une maturité et une personnalité qui savent s’affirmer hors des clichés pianistiques. Cette démarche la mène naturellement vers la musique du vingtième siècle, comme en témoigne son dernier disque consacré au compositeur allemand Bernd Alois Zimmermann, à la seconde école viennoise ainsi qu’aux courtes œuvres tardives et visionnaires de Liszt. Le concert d’hier soir fit une large place au siècle dernier, avec Ravel et Ligeti, que côtoyèrent Rameau et Schuler, jeune compositeur dont Cathy Krier créa l’œuvre L’Autre Rivage, qui lui est dédiée.

Le concert commence avec la Suite en Sol de Jean-Philippe Rameau. Ecrite pour clavecin, bien avant l’avènement du piano moderne, la musique de Rameau trouve sens au piano, à condition de savoir trouver les modes de jeu pianistiques qui ne font pas regretter le son grésillant et chatouilleux du clavecin. Cathy Krier sait trouver une grande clarté dans les lignes musicales. Cependant il manque un petit grain de quelque chose dans le son, du relief probablement. La pianiste reste prudente, distante, n’ose prendre des choix radicaux dont cette musique a pourtant besoin, sous peine de paraître plate. Sa Poule manque assurément de fantaisie et d’acidité, elle picore, certes, mais n’est pas assez mordante ni facétieuse, surtout lorsque l’on sait que le « co co coc o dai » apparaît littéralement dans la partition de Rameau. Le jeu de la pianiste rend par contre à merveille la poésie et la dimension tendrement lunaire des Triolets, par un toucher d’une grande sensibilité.

La clarté musicale et pianistique de Rameau laisse ensuite place à la profusion harmonique de Ravel, avec ses Valses Nobles et sentimentales, hommage aux valses viennoises qui faisaient fureur dans les salons de l’époque, ainsi qu’à Schubert, qui avait publié deux recueils de Valses Nobles et Valses Sentimentales. Mais ces valses ne sont assurément pas des valses de salon ! Résolument modernes, elles annoncent la clarté et l’économie de moyens du Tombeau de Couperin ainsi que le « tourbillon fantastique et fatal » de sa pièce orchestrale La Valse. On entre directement dans le propos avec des accords scandés dans un mouvement de danse, l’écriture rappelant Alborada del gracioso des Miroirs par son rythme franc et son caractère noble. Mais ce rythme, Cathy Krier, en voulant le rendre trop franc, l’accélère, le précipite, et le rend trop prévisible. Les valses lentes sont plus convaincantes, mais elles manquent tout de même de largesse dans la résonnance, comme si la pianiste ne laissait pas assez vivre la musique. Chaque valse est une œuvre en soi, et vouloir forcer l’unité en enchaînant rapidement, trop rapidement les morceaux, ne sert pas Ravel ; en veut pour preuve la fin de chaque valse : Cathy Krier semble avoir déjà l’esprit absorbé par la valse suivante, négligeant ainsi le soin apporté aux dernières notes.

La seconde partie du concert nous montre une pianiste plus à l’aise pour s’exprimer, une pianiste qui ose surprendre, explorer, et ne joue pas à la demi-mesure. Est-ce dû au fait que le répertoire est moins fréquenté ? Toujours est-il que la musique contemporaine est souvent une musique de reliefs, qui ne peut pas être jouée de manière plate. Et cette musique était mise à l’honneur par la création française de l’œuvre L’Autre Rivage, du compositeur suisse Denis Schuler, écrite pour Cathy Krier. Le compositeur présente cette pièce comme une étude de la résonnance, poursuivant un voyage intemporel, à la frontière où rêve et réalité se confrontent. L’œuvre de Schuler est une œuvre de contrastes qui explore les résonances des harmoniques du piano, et forcent à une écoute concentrée sur le son. La structure en arche et la sérénité des deux bouts de la pièce peuvent aisément apparenter l’œuvre entière à un rêve au milieu d’un sommeil serein, servant bien l’intention du compositeur d’explorer la frontière rêve-réalité.

Le concert se clôturait par Ligeti, avec sa Musica Ricerciata. Cette série de onze pièces écrite dans les années 1950 est une œuvre de jeunesse du compositeur, où il expérimente une musique aux caractères et aux styles extrêmement variés, à partir de matériaux élémentaires. Aussi la première pièce est-elle une étude de dynamique sur la note La, éclatée sur toutes les octaves, unique note jusqu’au ré final. Le deuxième morceau, connu avoir été utilisé dans la bande-son d’Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, crée une tension par seulement deux notes, séparées d’un demi-ton, puis cette tension est perturbée par le demi-ton supérieur dans l’aigu du piano, ce qui ne peut pas ne pas nous rappeler le début de L’Autre Rivage entendu quelques minutes avant. Le Cantabile, molto legato fait appel à une main gauche en mouvement perpétuel, et une main droite indépendante, desquelles se dégage une impression de clarté pastorale. Chaque pièce fait appel à une note de plus, pour aboutir à la magistrale fugue dodécaphonique Andante misurato e tranquillo, en hommage à Frescobaldi. Cathy Krier fut convaincante dans cette musique, son jeu proposant une palette de couleurs à la hauteur de l'exigence et de la diversité stylistique de cette oeuvre malheureusement encore trop peu jouée.

Si l'engagement de Cathy Krier dans la première partie du concert peut laisser sceptique, saluons son choix de programme, qui laisse apparaître des connexions insoupçonnées, tendant un pont au-delà des époques et des styles.