Les fans de Cecilia Bartoli et ceux de Rolando Villazón étaient venus nombreux à la Philharmonie de Paris pour applaudir leurs idoles respectives. Ces deux artistes attachants ont entrepris en décembre une tournée de neuf dates à travers l'Europe dont l'étape parisienne était l'avant dernière. Peut-être fatigué par ce marathon, le ténor mexicain était annoncé souffrant en début de concert ; apparaissant en effet peu à l'aise dans son premier air de concert "Si mostra la sorte", il s'est progressivement échauffé durant la première partie du concert mais le programme assez peu original d'airs et duos de Mozart, Rossini et Donizetti qui était proposé n'a pu que mettre en valeur l'écart stylistique et vocal qui sépare à présent les deux chanteurs.

Cecilia Bartoli © Uli Weber - Decca
Cecilia Bartoli
© Uli Weber - Decca
L'orchestre La Scintilla (ensemble jouant sur instruments d'époque issu de l'Opera de Zurich) a déjà collaboré régulièrement avec Cecilia Bartoli dans divers enregistrements et représentations d'opera : dirigé du violon par Ada Pesch, premier violon solo de l'Opera de Zurich, il est la belle surprise de ce concert. L'ouverture de Cosi fan tutte permet de mettre en valeur les bois dans un bel équilibre avec les cordes. L'orchestre maîtrise également très bien le style rossinien et sait ménager un joli crescendo dans l'ouverture de La Cenerentola. Puis en deuxième partie on découvre le charmant concerto pour hautbois et cordes de Bellini, très délicatement et virtuosement interprété par Pier Luigi Fabretti. Cette musique, très inspirée par la voix, rappelle les talents incomparables de mélodiste du compositeur de La Somnambule.

Rolando et Cecilia font preuve d'une éclatante complicité en scène et c'est le meilleur atout du ténor, dont les talents scéniques sont réels et qui sait mettre la salle dans sa poche par quelques jeux de scènes aguicheurs, comme dans "La ci darem la mano" même s'il n'a ni le style ni la voix de Don Giovanni. Il est particulièrement à l'aise en revanche dans le rôle de Nemorino, et le duo "Una parola, o Adina" qui clôturait la première partie du concert est sa meilleure prestation. Son interprétation du célèbre "Una furtiva lagrima" met hélas en relief l'altération de ses qualités vocales, même s'il s'y taille un bon succès en abusant plus que de mesure des notes tenues finales. 

De la même manière son interprétation très extériorisée et fiévreuse de la romance de Bellini "Torna, vezzosa fillide" est assez éloignée de la vocalité belcantiste, et regarde plus vers la mélodie napolitaine voire la zarzuela, mais l'engagement sans faille du chanteur paye.

Mais la comparaison stylistique est douloureuse par rapport au chant de Cecilia Bartoli, très supérieure dans son interprétation de Donizetti, et carrément incomparable dans la vocalité Rossinienne. Son exécution du rondo final "Nacqui all'affano" de La Cenerentola est remarquable de maîtrise de la virtuosité et du souffle, et lui procure à juste titre un véritable triomphe de la salle.

La fin du concert était entièrement dévolue à Rossini, avec d'abord une ouverture de La scala di seto remarquablement gracieuse et enjouée. Venait ensuite une gande partie du dernier acte de l'Otello, dans lequel la mezzo italienne arborait une superbe robe blanche veinée de lignes bleues telles les racines d'un arbre (allusion à la chanson du saule ?). En Desdemona, Cecilia est encore une fois souveraine de musicalité dans "Assisa a' pie d'un salice", très délicatement portée par la harpe de Una Prelle. Sa prière "Deh calma, o Ciel, nel sonno" est remarquablement émouvante grâce à une ligne de chant d'une magnifique pureté. Dans la scène de la mort de Desdemona "Non arrestare il colpo" l'Otello de Rolando Villazón est impressionant d'implication et d'interprétation dans la rage glacée, mais la voix apparaît en fin de concert très fatiguée et le style s'en ressent. On doute que le tenor mexicain soit encore capable d'aborder un tel rôle à la scène.

Fort heureusement le concert ne s'achève qu'après trois bis dans lesquels tout l'abattage et le talent de bateleurs des deux artistes fait merveille. C'est tout d'abord La Danza de Rossini chantée à deux voix, chacun des chanteurs s'accompagnant avec un sistre et se moquant gentiment de l'autre (Rolando regarde sa montre quand Cecilia tient sa note un peu longuement). Puis le couple improvise un pas de valse dans le duo "Lippen schweigen" de La Veuve joyeuse chanté moitié en italien, moitié en allemand. Enfin Rolando retrouve sa superbe pour un brindisi de La Traviata chanté comme il se doit un verre de champagne à la main...

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