Samedi dernier, dans l’Amphithéâtre de la Cité de la Musique, Cédric Tiberghien projetait sur Beethoven une singulière lueur ; on quittait un temps l’univers du récital, pour entrer dans celui du purgatoire. En traversant ces quatre sonates avec une abnégation et un sang-froid véritables, Cédric Tiberghien s’est libéré et a libéré le public. Sa conviction, son volontarisme, ses partis pleinement assumés et sa capacité réelle à s’y tenir l’ont sauvé.

Cédric Tiberghien © Benjamin Ealovega
Cédric Tiberghien
© Benjamin Ealovega

Une performance en tout point méritoire, dont le seul bémol pourrait se résumer en ce constat : on ne s’improvise pas piano-fortiste. Si on rappelle cette donnée, c’est qu’elle est indispensable pour apprécier à sa juste mesure le travail du pianiste, dans ce récit en 12 moments (4 sonates pour 12 mouvements en tout). Car c’est à un exercice de renonciation que s’est livré Cédric Tiberghien, délaissant le confort du piano moderne, pour le fac-similé d’un Conrad Graf de 1826 : plaisir d'un son vif et pétaradant ; plaisir aussi, mais sans doute moindre, d'une mécanique au demeurant très particulière. 

Il y a quelque chose de profondément touchant dans la Waldstein de Cédric Tiberghien, même si on la sent encore naissante ; l’Allegro con brio palpite dans un bain d’audace, les phrases nous arrivant dans toute l’impatience de leur jeunesse. Quel dommage que des scories viennent interrompre l’unicité du geste, dans cette vision lapidaire du Rondo, qui prend le parti d'avancer coûte que coûte. L’instrument, autant que le pianiste, apporte sa contribution : on entend là des moirures, dans ces grandes pédales de do tenues trois mesures, que seul un piano-forte peut transmettre.

La Sonate en fa majeur op. 54 présente les mêmes qualités de concentration que la Waldstein, avec toutefois un peu plus d'accrocs dans les phrases. On regrette que le parcours soit si balisé en termes d’accents, d’appuis du phrasé, ce qui fait immédiatement obstacle au mystère, aux instants de flottement qui précèdent les départs. L’Allegretto final est pris à une vitesse sans doute un peu ambitieuse, qui ne supporte plus la régularité – même si certains crochets rythmiques semblent volontaires. Mais on aime beaucoup cette manière de clôturer le propos par un bouquet final assumé, voulu comme tel, n’autorisant aucune suite, aucun amendement.  

De grandes gerbes étincelantes dans le Presto « Alla Tedesca » , pourtant, aucun éclat n’est gratuit dans cette Sonate n°25 en sol majeur ; le son en est presque allégé par moment. Toutes les gradations, effets de surprise attendus y sont, et même, parfaitement restitués. Un petit bijou, un rien tiré, mais si parfait dans sa brièveté.

Enfin, l’on arrive à la Sonate en la majeur de l’opus 101. Loin d’apporter une touche conclusive au concert, l’œuvre pointe en direction de l’avenir ; on y sent l’appel du dernier Beethoven, une force pensante qui, en même temps qu’elle se recroqueville dans son intériorité (l’Adagio ma non troppo, lent et avec ardeur), gagne inexorablement les terrains de l’abstraction (l’Allegro ma non troppo). Mais c’est également dans cette œuvre que les limites de l’instrument se feront le plus sentir. Alors certes, ce Conrad Graf de 1826 offre un son décapé, tranchant jusque dans les graves ; les détails mécaniques sont extrêmement audibles, le moindre marteau résonne comme tel. Mais l’on aurait aimé s’abstraire de cette gangue sonore, si vite saturée ; mener jusqu’à leur terme les crescendo ; gagner en longueur de son sur les énoncés interrogatifs. Malgré tout, le pianiste contrôle les duretés de l’instrument, jusqu’à offrir des médium-grave étonnamment gras et amples. Sa lecture est pleine, le texte étant presque magnifié, même si le propos personnel reste étonnamment sobre. Il y a quelque chose de quasi murmuré dans le court passage en la mineur qui tient lieu de troisième mouvement. S'il y déploie de belles volutes, Cédric Tiberghien ne s’y attarde pas, faisant tendre son geste vers l’Allegro final, une franche réussite. On ne va pas nier que cela accroche par moment sur les déplacements de mains, mais l’acharnement, le souci du geste crée une continuité hypnotique, hallucinée ; non plus beauté du sens, mais beauté de la manière et de l’artisanat.

La salle a écouté sans une toux cette longue épopée en douze actes. Lui, en est sorti indemne, mais plus important, Beethoven aussi !

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