Le Palazzetto Bru Zane, le Centre de musique romantique française dirigé par Alexandre Dratwicki, est l’une des rares institutions qui soutiennent encore les projets artistiques les plus ambitieux - de quoi réactiver chez les mélomanes soucieux de l’avenir une bonne dose d’espérance. Le 13 décembre 2014, à l’Opéra royal de Versailles, c’est donc une pièce d’un genre oublié, inventée par un compositeur lui-même méconnu, qui se voyait ressuscitée en version de concert par Les Siècles sous la baguette de François-Xavier Roth. L’ode-symphonie Christophe Colomb (1847) de Félicien David, ou la preuve en une heure et demie que même la musique faisant partie d’un passé supposément connu (le 19ème siècle) ne finira jamais de nous surprendre... et de nous émerveiller.

La soirée est inaugurée par une intervention d’Alexandre Dratwicki. A l’orée de ce nouveau monde musical, il nous met en garde contre nos sens habitués à d’autres styles : l’essentiel est de se laisser guider, comme si l’on était dans les méandres d’un musée, puisque l’œuvre est construite comme une succession de tableaux, et non comme un drame à proprement parler. Il nous informe également de la spécificité du genre qu’est l’ode-symphonie, à savoir la présence d’un récitant en plus de l’orchestre et des voix. Il n’en fallait pas plus que la curiosité des spectateurs atteigne son comble.

François-Xavier Roth © Marco Borggreve
François-Xavier Roth
© Marco Borggreve
La première partie de Christophe Colomb s’intitule "Le Départ". Surprise : la musique s’avère immédiatement aussi méditative que descriptive, à l’image du texte poétique rédigé par Méry, Chaubet et Saint-Etienne. A l’orée du voyage, Christophe Colomb "contemple déjà, dans les déserts de l’onde, / Les nouveaux champs promis, le magnifique monde / Qu’il vit dans un rêve divin". C’est bien dans une atmosphère onirique, fantastique, impressionniste que les remous de l’orchestre nous plongent d’abord, plutôt que dans l’affolement des derniers préparatifs. Pas de doute, le royaume du symbolique et de l’imaginaire s’impose aux dépens du monde fondé sur le concret et le connu ; le champ des possibles qu’offrent les "mers nouvelles" est esquissé avant même que l’équipage ait quitté sa "patrie". Ainsi, la force de la composition est de mêler d’emblée faits et fantasmes, en superposant des paroles narratives, structurantes (énoncées explicitement dans les dialogues), à de très subtiles ambiances musicales illustrant les émotions indicibles qui sous-tendent la progression du récit.

Le récitant (ce soir, Jean-Marie Winling) est utile à Félicien David pour présenter les situations en quelques vers ou en quelques strophes maximum, ce qui permet au compositeur de délivrer le chœur de toute obligation de ce type : la foule devient un personnage à part entière, l’équipage de Christophe Colomb, dont l’importance ici est bien évidemment capitale. Le chœur de la Radio Flamande brille par la pureté du son qu’il projette, quelle qu’en soit la nuance ; ce sont surtout les hommes qui sont sollicités, dans des passages héroïques requérant la nuance forte, mais à d’autres moments suspendus, les femmes gratifient le public de leurs voix claires et d’une douceur incroyablement rare pour une petite formation (douze chanteuses).

L’écriture chorale est très présente et s’inscrit dans des climats variés : tandis que la prière de la première partie correspond à une pause mystique dans le récit - particulièrement poignante, la chanson bachique (chanson à boire) entonnée lors de la "Nuit des tropiques" (deuxième partie) dépeint la volonté de fêter la vie à bord du navire. Les sujets retenus pour chacun des chants trouvent leur dénominateur commun dans le voyage et l’aventure, comme l’indiquent aussi les titres des troisième et quatrième grandes parties ("la Révolte" et "le Nouveau Monde"). A chaque nouveau tableau, on est heureux de remarquer la précision avec laquelle Félicien David sculpte son propos, l’image qu’il veut évoquer. Les lignes mélodiques sont toujours envoûtantes, quand il s’agit d’évocations, ou entêtantes pour les scènes plus caractérisées (la danse des sauvages), certaines ressemblant même à du Bizet. Elles vont de pair avec une écriture orchestrale soignée, nettement marquée par l’élégance à la française, mais non dépourvue de suaves débordements à la saveur éminemment romantique.

Endossant la responsabilité de mener les troupes à bon port, le baryton-basse Josef Wagner assume le rôle de Christophe Colomb : il en a effectivement toutes les qualités, à commencer par une assurance vocale naturelle... et une expression d’aventurier sur le visage ! Chantal Santon-Jeffery incarne la femme d’un matelot, puis une mère indienne, avec grâce et beaucoup de conviction. Le matelot Fernand est interprété par Julien Behr, dont le timbre soyeux, tout en rondeur et en finesse, nuit quelque peu à son articulation - à l’inverse de la prononciation impeccable de Josef Wagner, véritable commandant né. Mais le capitaine absolu de la soirée n’est autre que François-Xavier Roth, qui navigue sans effort entre les interprètes pour leur insuffler tour à tour le ton juste et l’aisance nécessaire. Une fois de plus, il nous donne l’assurance que lorsqu’il prend les contrôles du vaisseau, le voyage ne peut être qu'enchanteur.