C'est à un concert dans l'intimité qu'Alban Richard et Christophe Rousset nous invitent. L'intimité des Suites de danses pour clavecin et du geste improvisé du danseur se mêlent à un décor saisissant. Logé derrière le cadre de scène, avec les artistes, le spectateur reçoit une invitation très intimiste en participant à ce spectacle de l'intérieur. Le public est placé sur les bords même de la scène de l'opéra de la Comédie à Montpellier, invité à vivre ce spectacle dans l'immédiateté du geste improvisateur. Le décor n'est plus la scène mais bien la salle elle même, un renversement des codes qui nourrit un spectacle ingénieux, de qualité et culturellement enrichissant. Les décors sont magnifiques par leur nature même : la salle de l'opéra est éclairée en arrière plan avec son lustre somptueux et des jeux de lumière intimistes qui viennent dialoguer avec le timbre du clavecin dans cette institution de l'art lyrique. Le dialogue entre le rouge et l'or de la salle permet de créer un nouveau lien, par le faste de l'opéra, entre un décor du XIXe siècle, le monde de l'opéra et des suites dansées de l'époque baroque : une rencontre entre deux périodes et entre différentes esthétiques.

Christophe Rousset © Ignacio Barrios Martinez
Christophe Rousset
© Ignacio Barrios Martinez

Christophe Rousset propose au dernier moment le programme du concert au danseur. Nous le découvrons simultanément, une sorte de premier lien qui s'instaure entre le danseur et le public. Dès les premières notes des Suites de danses de Louis Couperin ou de de Jean-Henry d'Anglebert, Alban Richard se déploie dans un geste d'improvisation immédiate. Plus exactement, et avec brio, c'est le geste du danseur qui lance chacune des danses constitutives des suites choisies par Christophe Rousset, comme un geste dynamique improvisé à la direction de l'art écrit. Christophe Rousset nous offre une interprétation des plus remarquables, dont le projet permet de favoriser et de faciliter l'écoute du clavecin pour une large partie du public, une initiative à saluer.

Alban Richard se livre donc à une improvisation immédiate, emplie de spontanéité, créant un rapport au temps captivant, entre autre permis par sa capacité à anticiper le discours musical. La richesse, la diversité, l'innovation et le renouvellement du geste improvisé traduisent non seulement une technique et une capacité d'improvisation des plus remarquables mais surtout un travail d'écoute des plus approfondis avec le claveciniste. La maîtrise de la syntaxe musicale qui émerge de la danse improvisée reflète les qualités d'analyse des artistes. De plus, l'improvisation vient également les unir lors des Préludes non mesurés dans lesquels claveciniste et danseur partagent un geste improvisé commun, tous deux alors créateurs de l'instant, de l'espace et du temps.

Justement, art du temps, mais aussi de l'espace, le geste d'Alban Richard explore la surface de création qui est offerte à l'artiste et nous saisit par le contraste entre celui-ci et le vide de l'immensité de la salle de l'opéra en arrière plan. L'intimité se voit grandie lorsqu'Alban Richard danse face aux spectateurs absents de la salle, une expérience des plus notables à la fois centre et absence. La dynamique et la cinétique du geste sont en permanence pourvues d'une cohérence musicale des plus fines, comme si le corps d'Alban Richard était la prolongation du discours musical produit par le jeu de Christophe Rousset.

Au-delà d'un projet ambitieux et convaincant, ces deux artistes montrent l'aboutissement d'un riche travail témoin de la qualité de ces deux danseurs et de ces deux musiciens. La dimension souvent visuelle de la musique prend alors tout son essor dans l'acte de prolongation du son qu'offrent les gestes corporels d'Alban Richard. L'espace sonore se voit alors transposé concrètement dans l'espace du danseur immédiatement partagé avec le public.

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