Pour pénétrer dans l’univers de Georges Benjamin, acceptons d’éprouver l’impermanence des climats, l’impermanence d’une écriture qui joue un peu de sa virtuosité. C’est d’autant plus vrai qu’elle est menée par Bejun Mehta, chantre titulaire de Dream of the Song, à la voix étonnamment élastique. Avec une œuvre telle que la 1e Symphonie de Brahms – et, dans une moindre mesure, le Prélude de Parsifal –, c’était également l’occasion pour Daniel Harding et l'OP de laisser de côté l’enveloppe pour densifier la pâte orchestrale et faire chanter les voix intérieures. Il s’en est magnifiquement tiré.

Bejun Mehta, contre-ténor © Josep Molina
Bejun Mehta, contre-ténor
© Josep Molina

Aucune fraîcheur ici ne nous accueille, aucune innocence, mais un gigantisme latent. Opacité, inertie, le Vorspiel de Parsifal réunit en lui les attributs les plus frappants d’un art de la pesanteur. Cette pesanteur peut prendre maint visage : le premier et le plus frappant relève de l’obsession, ici poussée à son extrême, de l’homogénéité, du fondu des timbres (dans son sens le plus sidérurgique). Ce que Harding savoure ici, c’est cette vision d’un immense lit de fonte, qui efface une à une les frontières, les aspérités. Vision qui a le mérite de ne pas être arrêtée par une détermination particulière (fracture du son, départs multiples) et donc de pouvoir se transformer sans fin, sans se laisser cantonner. En cela, sa lecture de Wagner se rapproche de celles de Celibidache : quand les différents timbres de l’orchestre, cessant de s’opposer les uns aux autres, se réunissent. Harding nous fait accéder à ce fond indifférencié des choses, qui par là même s’ouvre à la transformation, et donc à un cheminement, imprime une direction.

Quelle œuvre que Dream of the Song ! On y trouve les qualités de verdeur et de fertilité d’un Chant de la Terre, mais transposées à notre siècle. Voici une œuvre consciente de sa fugacité, et qui en joue : les choses ne nous font plus directement obstacle comme dans Wagner mais nous glissent entre les doigts ; à l’infiniment obturé succède l’infiniment fuyant. L’écoute se focalise sur la joie d’éprouver : on pourra parler d’exotisme (notamment de vibraphones frottés comme un glass harmonica), mais sans que rien n’y soit jamais forcé. On est là en présence d’une variété qui reste maîtresse d’elle-même et ne dégénère jamais en frénésie.

Dès les premières secondes de « The Pen », le premier des six poèmes, des salves de son se mêlent à des salves de texte, dans un timing qui relève de la plus pure virtuosité. Bejun Mehta frappe par sa fermeté, son éloquence et l’abnégation quasi sacrificielle dont il fait preuve (malgré quelques notes un peu métallique dans le fond de la gorge). La suite de l’œuvre s’aventure dans le recueillement (2, « The Multiple Troubles of Man »), la fureur (cri expressionniste du 4, « Gazela del Amor Maravilloso »), avant de s’achever dans la plus séraphique abstraction. Le chœur du SWR Vokalensemble Stuttgart se fait l’écho du contre-ténor, même si les textes chantés diffèrent. Seul bémol, le traitement parfois un peu superficiel des idées musicales, que l’œuvre n’explore jamais à fond ; ce ne sont jamais que de furtifs coups d’œil, sortes de zappings musicaux. L’œuvre dure 20 minutes, pourtant, il y a là suffisamment de matière pour un Oratorio d’une heure !

Daniel Harding © Julian Hargreaves
Daniel Harding
© Julian Hargreaves

Immensément spatiales, les premières mesures un poco sostenuto de la 1e Symphonie de Brahms sonnent comme une grande marche en avant, aux airs de marche forcée. Les contrebasses et le timbalier sont les garants de cette chiourme géante, magnifiques et imperturbables. La lecture de Daniel Harding est tendue par une rectitude intérieure, celle du tempo. Il ne s’éparpille pas dans la matité de l’épaisseur, mais s’y installe pleinement pour mieux la faire chanter. L’éclairage est sombre ; la rythmique, bien que marquée, s’oublie dans le jeu de tension-détente du phrasé. Plus loin, le renvoi et la reprise des thèmes de l’Andante Sostenuto (notamment entre cordes et hautbois), l’une des plus belles du romantisme brahmsien, permet aux musiciens de l’Orchestre de Paris de diversifier leur palette sonore. Notons de magnifiques couleurs dans l’Adagio final (notamment les altos et violoncelles dans le thème principal en do majeur). L’orchestre s’y montre d’une agilité remarquable, ménageant toujours quelques clairières d’immatérialité, rares moments où la pâte orchestrale s’entrouvre ; d’autres voix se manifestent alors à nous de manière plus directement incisive, celles de la petite harmonie.

Jeudi soir, l’Orchestre de Paris a volé haut, très haut.

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