La dixième édition des Etés de la danse marque le retour du San Francisco Ballet à Paris. C'est dailleurs le San Francisco Ballet qui avait inauguré cette manifestation en 2005. Fondée en 1933, le San Francisco Ballet est la plus ancienne compagnie de ballet des Etats-Unis. Riche de son héritage, elle est fortement marquée par deux chorégraphes : George Balanchine (1904- 1983) et Jerome Robbins (1918-1998). Trente chorégraphies de Balanchine et seize de Robbins figurent à son répertoire aujourd'hui. Helgi Tomasson, son directeur artistique depuis 1985, est, en outre, reconnu comme un des grands interprètes de Balanchine.

Yuan Yuan Tan and Damian Smith dans Glass Pieces de Robbins © Erik Tomasson
Yuan Yuan Tan and Damian Smith dans Glass Pieces de Robbins
© Erik Tomasson

Le programme débute avec Allegro Brillante (Balanchine 1958) sur le Concerto pour piano Op.75 n°3 de Tchaïkovski. On retrouve dans cette œuvre les grandes caractéristiques du maître : une scène dénudée avec pour seul décor une simple toile de fond bleue, cinq couples, dont un de solistes : Maria Kochetkova et Carlos Quenedit. Quatre couples dansent déjà lorsque le rideau se lève, belle mise en abyme pour le spectateur. Le couple principal intervient ensuite : Maria Kochetkova est légère et aérienne, sa danse fluide, à l'image de sa robe. Carlos Quenedit, quant à lui, sait faire valoir sa partenaire. Un beau ballet graphique dont la chorégraphie exprimait pour Maria Tallchief – ballerine pour qui Balanchine créa le rôle – « un romantisme russe exacerbé ». Le crescendo – amené par les quatre danseuses se jetant en avant avant de se retourner dans les bras de leur partenaire, et qui fait écho au couple principal – est le bouquet final de ce beau divertissement.

Solo (1997) d’Hans van Manen est choregraphié sur une partition de Bach. Sur un plateau dénudé, un danseur apparaît, n’utilisant que le devant de la scène. Il court, lutte, et détourne certains pas classiques avec comique. Puis arrive un autre danseur, semblable au premier de part son habit, mais divergent de par sa danse. Moi est un autre, moi et les autres… Ce jeu de ressemblance et d'altérité est renforcé par le jeu du troisième et dernier danseur. Ils se jaugent, se moquent d’eux-mêmes. Ce court ballet – sept minutes – nous invite à la réflexion sur ce que nous sommes et ce qui nous différencie des autres. Une pièce très appréciable.

In The Night (1970) de Jerome Robbins – chorégraphié sur les Nocturnes Op.27 n°1, Op.55 n° 1 et 2 et Op.9 n°2  de Chopin – est une réflexion sur le couple. Sur fond de ciel étoilé, trois couples se dévoilent à nous. Le spectateur devient temoin de scènes intimes. Mathilde Froustey allie technique précise et légèreté auprès d’un Ruben Martin Cintas romantique. Le second couple, Sofiane Sylve et Tiits Helimets, dont le costume rappelle les danses de caractère, peut aussi bien représenter un mariage arrangé qu’une vie conjugale sans saveur. L’homme se veut viril et autoritaire, et leur danse est dissonante. Tout est suggéré avec finesse sous le vernis des bonnes manières. Le dernier couple – Sarah van Patten et Luke Ingham – surgissant nerveusement du fond de la scène, nous fait vivre sa passion. Leur danse reprend les grands classiques des pantomimes : gestuelle, disputes et rabibochages. Le final, enfin, permet aux différents couples de se rencontrer, bien que, in fine, chacun reste dans son rôle. On se surprend à rêver d’un couple convenu devenu passionnel… In the Night est un ballet qui décrit parfaitement les différentes palettes du sentiment amoureux et qui m’a fait sourire à plusieurs reprises.

Glass Pieces (1983), ballet en trois tableaux de Jerome Robbins sur compositions de Philip Glass, tranche d’abord par son décor, certes minimaliste, de papier quadrillé. L'aspect répétitif de la musique renforce l’effet mécanique de la marche des danseurs, dans Rubric. Nous voici plongés au cœur des grandes villes américaines. Le chorégraphe sait rendre justement la solitude qui émane de ces mégapoles et se détachent trois couples, en jaune, rose et vert, élancés vers des ailleurs plus humains. Yuan Yuan Tan et Damian Smith dansent le pas de deux de Façades, tel un fragile symbole d’amour. Nous voici, pour un court instant, dans la rêverie… avant Akhnaten, dont les percussions entêtantes accentuent le déchaînement de la danse… Une énergie communicative dont seuls les Etés de la danse ont le secret.

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