C’est dans le cadre bucolique de l’Orangerie du Parc de Bagatelle à l’occasion du 33ème Festival Chopin que se tient le concert de ce soir. Sur scène : la pianiste Momo Kodama aux côtés du violoniste Nicolas Dautricourt. Autour : les oiseaux chantent, et  « chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ; les sons et les parfums tournent dans l'air du soir » (Baudelaire, Harmonies du soir).

Momo Kodama © Marco Borggreve
Momo Kodama
© Marco Borggreve
Le programme, constitué d’œuvres diverses de Chopin, Szymanowski, Scriabine, Wieniawski, Lutosławski et Ravel, dont quelques transcriptions pour piano et violon d’œuvres pour piano seul, frappe par son inégalité, son déséquilibre. N’est-il pas légitime d’attendre du programme d’un concert une certaine cohérence, qu’elle soit d’ordre esthétique, stylistique, historique, ou bien même brodée selon des dessins moins immédiats ? Il doit donc être cohérent, sans par ailleurs desservir les interprètes. Alors que la seconde partie du concert, digne de ce nom, nous dévoilera des interprétations de grande qualité, fruit d’une musicalité et d’une sensibilité remarquables, la première partie semble incongrue, tout en desservant les musiciens.  

Pourquoi avoir choisi d’interpréter des transcriptions pour violon et piano de trois Nocturnes de Chopin ? La musique de Chopin perd son âme lorsqu’elle devient mièvre, d’autant plus que Chopin lui-même abhorrait la mignardise dans l’interprétation de ses œuvres. Alors que le piano n’est relégué qu’à un simple rôle d’accompagnateur, la mélodie du violon est impudique, et dans une telle dissociation des timbres l’on ne retrouve guère cette alchimie harmonique, cette magie qui sublime la précieuse intimité des Nocturnes. Le poème de Baudelaire sus-cité continue ainsi : « Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ». Or si l’affliction du violon est réelle et les frémissements sincères, ils sont trop ostentatoires. La transcription de l’Etude en tierces op.8 n°10 de Scriabine n’est guère plus convaincante tant elle apparaît confuse, et au milieu de ce patchwork l’on se demande ce que vient faire la Polonaise en ré majeur op.4  de Wieniawski, morceau de virtuosité dans lequel le piano, ici trop scolaire, contraste avec les fanfaronnades du violon.

Les Mythes op.30  de Szymanowski sont d’une toute autre facture. Œuvre de la maturité composée en 1915, elle est représentative de la dernière manière du compositeur. Portés par l’imaginaire des légendes de la Grèce antique, ses trois mouvements (La Fontaine d’Aréthuse-Narcisse-Dryades et Pan) reflètent l’attrait de ce compositeur polonais pour la culture classique méditerranéenne. Malgré une certaine inhomogénéité acoustique avec un piano quelque fois trop embrumé, Momo Kodama et Nicolas Dautricourt savent tirer profit de la réalisation instrumentale originale. Sonorités inédites, emploi des harmoniques en doubles cordes, cette écriture évocatrice sert l’imaginaire des légendes grecques.

La seconde partie du concert s’ouvre par quatre Mazurkas op.24 suivies du Scherzo n°3 de Chopin, interprétés cette fois-ci dans leurs versions originales pour piano seul. Dans les Mazurkas, la pianiste fait montre d’une sensibilité raffinée qui se situe aux antipodes des mièvreries du début. Il n’y a rien ici d’artificiel, ni faux-fuyant ni déguisement, et si l’interprétation est volontairement exempte d’effets, c’est pour mieux éprouver l’essentiel de cette musique. Le Scherzo, roboratif, aurait sans doute gagné à être un peu plus mordant. Saluons cependant la remarquable attention portée sur le timbre des voix supérieures dans les accords puis dans fines giboulées qui les suivent.

Les musiciens se retrouvent à nouveau ensemble pour le Subito de Lutoslawski, une des dernières pièces écrites par le compositeur en 1992, petit chef-d’œuvre en son genre qui mériterait à se faire connaître davantage. Malgré sa difficulté technique, ils nous en livrent ici une interprétation absolument saisissante. Les effusions spasmodiques du violon s’entêtent, s’acharnent opiniâtrement tandis que le piano se plaît à plonger dans ses propres résonances.

Le concert se termine par la fameuse Sonate pour violon et piano de Maurice Ravel, magistralement interprétée avec un réel engagement de la part de deux musiciens. Dans le deuxième mouvement Blues notamment les pizzicati du violon et la basse du piano sont superbes. Par leur crescendo, leur dynamique, leurs accents chancelants, ils créent un relief impétueux sur lequel la mélodie insolente et débridée peut librement s’étendre, avant que le Perpetuum mobile ne balaye tout sur son passage.