Diana Cooper arrive du fond du chœur, de la sacristie où elle attendait patiemment que le chaos de la nef s’organise. Elle s’assied paisiblement devant le Steinway, les mains posées à plat sur les cuisses, et attend. C’est un grand silence. Puis ses bras se soulèvent souplement, grandes ailes déployées, s’abattent sur le clavier et l’on est renversé par les deux accords percutants du premier scherzo de Chopin.

Cette jeune pianiste de parents français et britanniques, qui se perfectionne à Londres, clame depuis toujours son amour de Chopin à qui elle dédiera un premier disque qui vient et le récital de ce soir. Nous sommes donc dans un état de curiosité ouverte, assis dans cette église d’Albas. Albas est l’une de ces innombrables petites communes en France où un noyau de bénévoles admirables et engagés porte à bout de bras un festival ; « Musique à Albas », tout simplement.
Et voici que les rafales de notes bondissent d’un extrême à l’autre du clavier, sûres et nettes ; les fins de phrases ne meurent jamais, tendues jusqu’au bout alors même que les silences marquent par leur respect. Dans le trio, repos offert comme une douce berceuse, l’usage souple de la pédale crée un habile brouillard acoustique autour de la ligne médiane du chant. La reprise du Presto con fuoco, avec ses accords tonitruants glissés au milieu du paisible trio, nous prend par surprise alors même qu’on la connaît par cœur. Une tension identique à l’exposition habite la reprise, jusqu’à la coda frénétique qui nous emporte.
Cette même tension habitera les trois autres scherzos, car Diana Cooper tient sa ligne avec une grande stabilité. Plus qu’une tension, c’est la sensation qu’aucune note n’est gratuite, alors même qu’elles pleuvent inlassablement dans les traits (trio du troisième !). Le poids de chacune est identique, pas de faiblesse, pas de creux, une conduite incroyablement stable et solide.
Comme dans les thermes de Barèges où l'on avait découvert cette pianiste il y a deux ans, l’acoustique n’est pas facile. Le son tourne, envahissant, le moindre accent rebondit sur les murs proches. Dans cette ambiance, les graves et les aigus brillent, ce qui produit un effet saisissant au début du deuxième scherzo et partout où le chant pointe au cinquième doigt de la main droite. Enfin la joie du quatrième explose crânement, sans réserve, dans un contraste lumineux. Cooper s’engage encore davantage, donne un trio à faire pleurer où les deux voix s’enchâssent précieusement, une strette au culot fou.
En deuxième partie, la pianiste enchaîne les opus 59 (les trois mazurkas), 60 (Barcarolle) et 61 (Polonaise-Fantaisie), ce qui offre le mérite de la cohérence biographique d’un Chopin des déclins, que ce soit concernant sa santé ou sa relation avec George Sand. Déception pour ces mazurkas bousculées, jouées trop fort, trop rapides. Les modulations audacieuses se noient dans l’acoustique, les rythmes subtils sont avalés.
Heureusement Diana Cooper se ressaisit dans la Barcarolle, cette apologie du chant délivré presque en continu, ce sommet de la ligne mélodique. La pianiste gagne en souplesse, usant du rubato avec une sagesse qui encourage une écoute attentive, retrouvant l’énergie des scherzos quand le ton monte. La Polonaise-Fantaisie montre un autre tempérament de Cooper, avec une capacité à unifier un chef-d’œuvre en apparence décousu, comme une grande arche au langage unique, avec une relance et une impulsion rythmique constantes.
Puis l’on se laisse porter hors de l’église, vers la tiédeur du soir, admirant les derniers reflets du crépuscule depuis un jardin toscan suspendu au-dessus du Lot, savourant les échos d’une Valse brillante et d’un Nocturne approprié, venus achever ce voyage chopinien prometteur.

















