Brillante soirée de clôture au Corum pour le 41e Festival Radio France Occitanie Montpellier : aux côtés de l'Orchestre National de France dirigé par le non moins brillant Thomas Guggeis, c’est Marie-Nicole Lemieux qui ouvre le concert avec les Wesendonck Lieder de Wagner. Dans les pianissimos bouleversants comme dans les fortissimos les plus déchirants, c’est une même sensation de plénitude qui nous saisit, comme un accomplissement du son, la perfection d’un équilibre.

Arrêtons-nous sur deux des cinq pièces du recueil. Les premiers sons de « Im Treibhaus » nous prennent à la gorge. Le texte ? Quelques plantes enfermées qui n’atteignent pas la lumière nourricière. D’où vient alors ce trouble, cette sensation d’étouffement ? De la musique bien sûr, cette préfiguration de Tristan et Isolde, et de la voix volontairement contrainte et empêchée de Lemieux. Ce n’est pas de l’opéra mais c’est déjà du théâtre ; orchestre et chanteuse nous proposent bien plus qu’un texte : une sensation de tristesse inextinguible.
Au-delà des dynamiques, il faut s’arrêter sur le timbre de la contralto. Dans le programme, elle est annoncée comme mezzo-soprano. Et de fait, dans « Schmerzen », Lemieux monte vers des aigus francs et dramatiques, presque un cri de douleur. Elle offre une projection pleine et timbrée jusqu'en haut, sans éclaircissement du timbre, sans couture entre les registres. La magnifique couleur qu’on lui connaît dans les graves, elle la partage dans ses aigus. Cette couleur traverse si bien le cycle qu’on aurait aimé qu’il ne s’arrête pas.
Ce que Wagner suspendait dans l'« accord de Tristan » si abondamment commenté par les musicologues, ce désir qui ne se résout jamais, cet élan de la serre vers une lumière inaccessible, Mahler semble le reprendre pour l'accomplir : sa Cinquième Symphonie s'ouvre en marche funèbre et referme, vingt-cinq ans plus tard, ce que les Wesendonck laissaient en suspens, jusqu'au ré majeur d'un finale que certains ont voulu lire, via l'« Adagietto », comme une déclaration d'amour enfin assumée.
Après le concert, Guggeis nous confiera en coulisses que, si les deux journées de répétition avec l’orchestre sont passées bien vite, il a beaucoup aimé travailler avec les musiciens du National ; l'appréciation a probablement été réciproque, à l’écoute d’une formation qui sait trouver le ton juste pour nous faire ressentir tout le chemin de cette tension résolue.

Le chef allemand dirige au rasoir. Il découpe l’air de gestes ultra précis, rien n’est gratuit ou le fruit d’un élan improvisé. Cette absence de doute et d’ambiguïté, dans une musique follement complexe, donne un cadre précieux à l’intérieur duquel l’un ou l’autre instrumentiste – ou groupe d’instruments – s’épanouit ou s’assouplit. Citons le fantastique Rémi Joussemet à la première trompette solo, qui ne se contente pas d’ouvrir la symphonie par sa fanfare pleine de noirceur ; fortement sollicité, il est toujours juste. Et quelle marche funèbre ! Quelle violence !
Le deuxième mouvement est bien orageux et véhément : les cordes font bloc, âpres, rugueuses, et parfois infiniment douloureuses, comme au centre du mouvement avec cette ombrageuse mélopée des violoncelles. Le premier cor solo Alexander Edmundson se distingue dans un scherzo fulgurant, mordant, parfois furieux, aux contrastes appuyés.
Pour l’« Adagietto », Guggeis pose sa baguette. Bras grand ouverts, il emmène ses pupitres de cordes vers une rêverie poignante, dont les lignes mélodiques sont finement ciselées. La harpe est fondue, subtilement présente. Enfin, pour ce premier finale « brillant » de Mahler, l’orchestre se donne sans réserve. Les fugatos sont grisants, les différents développements tout aussi articulés les uns que les autres, et l’apothéose finale s’envole littéralement, dans un tempo déraisonnable que les musiciens suivent crânement. Splendide conclusion d’un festival hors norme, avec ses 104 concerts en deux semaines. On en redemande !
Le déplacement de Thibault a été pris en charge par le Festival Radio France Occitanie Montpellier.



















