La version pour orchestre du Stabat Mater qui a, dès les années 1880 contribué au succès d’Antonín Dvořák dans le monde entier, n'est que trop rarement jouée en France. Elle trouvait le 6 juin sa place et se taillait un beau succès à la Philharmonie dans la nouvelle édition de la Biennal d'Art Vocal précédemment organisée à la Cité de la Musique.Les circonstances de sa composition sont tragiques : Dvořák avait commencé à l’écrire fin 1875 dans une période de deuil à la suite du décès de sa fille Josefa. Cette première version pour piano, choeur et solistes n'est pas achevée. Ce n'est qu'en 1877, après le décès successif de sa fille Ruzena et de son fils ainé Otokar qu'il termine l’œuvre en l'orchestrant.

Laurence Equilbey © Jean-Baptiste Millot
Laurence Equilbey
© Jean-Baptiste Millot

La version originale pour piano n’a été éditée qu'en 2004 et a été justement enregistrée par le choeur Accentus et Laurence Equilbey, avec la regrettée Brigitte Engerer. Comme l'a fait remarquer la chef d'orchestre en s'adressant au public avant le début du concert, l'oeuvre qui comprend des instants éminemment dramatiques est néanmoins empreinte d'un sentiment de consolation et elle a souhaité dédier le concert aux personnes touchées par un drame personnel.

Le premier numéro Stabat mater dolorosa, illustrant la douleur de la Vierge Marie contemplant son fils sur la croix, et dont la durée représente à elle seule le quart de celle de l'oeuvre, est dominé par une pédale de fa dièse superposant divers instruments du grave à l'aigu. Dès son entrée après une longue introduction orchestrale le choeur Accentus impressionne par sa sonorité pleine et fondue, puissante malgré un effectif de 48 chanteurs seulement (ils étaient près de 800 lors de la première exécution à Londres en 1884). Hélas, l'orchestre de chambre de Paris, dont l'effectif permanent de 43 musiciens était renforcé pour atteindre près d'une soixantaine d'exécutants montre rapidement ses limites dans ce répertoire (équilibre global mal maitrisé avec des cuivres trop présents et des cordes trop discrètes dans les forte, problèmes d'intonation parmi les bois).

Le deuxième numéro Quis est homo est lui réservé aux quatre solistes, tous dotés de voix superbes et d'une technique très maitrisée. La soprano albanaise Inva Mula, que l'on connait bien sur les scènes d'opéra françaises, ne démérite pas et offre de belles nuances, mais est celle dont la voix est la moins mise en valeur. Le baryton-basse Robert Gleadow possède un joli timbre sombre, même si on aurait apprécié une voix plus large. Il propose un bel équilibre dans son dialogue avec le choeur du Fac ut ardeat cor meum. Maximilian Schmitt, ténor qui s'illustre dans Mozart, est particulièrement rompu au style de l'oratorio. Sa voix claire et sonore résonne superbement dans la Philharmonie et n'a pas de mal à s'imposer dans face au choeur dans son solo Fac me vere tecum flere. Enfin l'italienne Sara Mingardo domine le quatuor soliste de sa voix d'alto chaude et puissante. Son air Inflammatus et accensus, aux accents baroques, est un des sommets vocaux de la soirée et elle y imprime une intense émotion. Sa maitrise technique du souffle est impressionante et lui permet des variations de nuances étonnantes.

Choeur Accentus © Anton Solomoukha
Choeur Accentus
© Anton Solomoukha

Le véritable triomphateur de la soirée est néanmoins le choeur Accentus, mené d'une main (car elle délaisse à plusieurs reprises la baguette) experte par Laurence Equilbey. Même si les grandes fugues (notamment l'Amen final) souffrent parfois de nuances forte un peu uniformes, la ligne de chant est admirable, en particulier dans le délicat Eia mater, fons amoris. Deux passages illustrent la magnifique maîtrise du choeur : tout d'abord le Sancta mater des voix féminines dans l'air de basse, moment d'apesanteur littéralement angélique. Puis à la fin du concert, dans la foulée de l'immense crescendo orchestral du Quando corpus morietur, l'étonnant passage solennel a cappella qu'Equilbey ralentit à dessein, et qui constitue un moment d'une exceptionnelle intensité émotionnelle, très représentatif de l'art si particulier de Dvořák pour les voix qui culminera ultérieurement dans son Requiem.

Dans ces circonstances on regrette amèrement le choix inexplicable de ne pas interpréter lors de ce concert le magnifique choeur Virgo virginum (qui fait partie des numéros ne figurant pas dans la version originale pour piano). Nul doute que ces interprètes en auraient fait un sommet de cette biennale d'art vocal.

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