La Cité de la Musique accueille l’Ensemble Intercontemporain dans une ambiance presque familiale, avec un public qui manifeste une aise toute particulière à ce cadre et ce milieu. Peter Eötvös est de retour à la direction de l’ensemble – qu’il détenait exclusivement entre 1979 et 1991. Le programme retrace l'histoire de l'ensemble : le concert débute sur Cadenza n°1, une création de Bruno Mantovani, figure phare de la musique contemporaine française. S’en suit Steine d’Eötvös lui-même puis, en deuxième partie, Dérive 2 de Boulez, l’initiateur de ce groupe maintenant un peu orphelin. En somme, c’est un retour dans le temps progressif qui s’opère.

Ensemble Intercontemporain © Christophe Urbain
Ensemble Intercontemporain
© Christophe Urbain

Parmi les moments les plus forts du concert, on retrouve inévitablement l’intégralité de Dérive 2. La pièce, dense et impardonnable, s’ouvre sans fioriture ou délicatesse : l’auditeur sait ce qui l’attend, un florilège d’une écriture insatiable, d’une longueur qui semble infinie – 45 minutes éprouvantes, émotionnellement comme physiquement. Une musique qui perd l’auditeur, pour ne le retrouver que de plus belle à un autre niveau d’écoute. S’opère un lâcher-prise qui donne le vertige, une angoisse dans cette temporalité qui n’en finit pas. Et l’angoisse, c’est celle-là même qui intéresse le compositeur. Les musiciens l’exécutent avec une endurance tout simplement épatante. C’est leur musique, à un point qui ne se questionne plus. Le perfectionnisme qu’exige l’œuvre de Boulez est parfaitement maitrisé, et Eötvös, un des chefs les plus impressionnants qu’on ait pu voir dans ce registre. Il sait se faire oublier de façon admirable, tout en réalité accompagnant chaque intention, incarnant la clé de voûte de la musique qu’il dirige. 

Steine est assez captivant d’énergie et de légèreté. De l’œuvre se dégage une part d’humilité et d’humour qu’on ne retrouve pas chez Boulez, et des paris intéressants pour la décennie durant laquelle elle fût composée – dont le fait de faire jouer les musiciens avec des pierres, ou encore d'utiliser la spatialisation comme outil stylistique, ce qui à l'époque n’était pas aussi systématique qu’aujourd’hui. Eötvös et les musiciens jouent entre eux comme des enfants, avec une amitié toute particulière et très touchante. Tout au plus regrettera-t-on que le minimalisme de la pièce soit parfois rendu un peu plat en raison d'un souci d’exactitude qui retire une part d’émotion.

L’émotion, justement. Elle est aujourd’hui, dans la musique occidentale et particulièrement chez les français, mise de côté. Et si les œuvres majeures de Boulez transportent, c'est non pas parce qu’elles misent sur la plasticité mélodique, mais parce qu’elles poussent l’auditeur hors de ses retranchements.

Certaines œuvres récentes tentent cependant à renouer avec cette plasticité, et la Cadenza n°1 de Bruno Mantovani en est un exemple. L’écriture est précise, intentionnelle et, d’un point de vue formel, cherche à remanier le genre du concerto en éclatant les soli en trois cadences distinctes. Encore une fois, les musiciens sont impressionnants, notamment le brillant percussionniste Gilles Durot dont l’instrument est mis à l’honneur. Malgré cela et des modes de jeux complexes qui ont déjà fait leurs preuves -les cordes jouant sur le chevalet, les vents en sourdines, des soufflets dans les nuances… la partition ne parvient pas véritablement à faire vibrer les cordes sensibles, du moins les nôtres. Peut-être justement parce qu’à ce degré de sophistication dans l’écriture, il est toujours primordial de déranger pour émouvoir.

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