La tessiture de contre-ténor possède quelque chose de surnaturel qui continue de captiver le public des centaines d’années après l’âge d’or des castrats. Parmi les splendeurs que propose la 35ème édition du Festival d’Ambronay, on trouve un concert à la parure plus ostensiblement chatoyante, ce qui lui confère un attrait particulier : le récital du contre-ténor argentin Franco Fagioli, l’un des chanteurs-phares de la nouvelle génération baroqueuse. Dimanche 14 septembre à 17h, il prêtait sa voix spectaculaire à plusieurs grands airs de Porpora et Haendel. L’Academia Montis Regalis dirigée par Alessandro de Marchi lui offrait un accompagnement digne de sa virtuosité. Plus de deux heures et demie de haute voltige, ne nuisant pourtant jamais à l’éclosion de l’émotion musicale. Un pur joyau.

© Bertrand Pichene
© Bertrand Pichene

Le découpage est simple et efficace : une première partie consacrée à Porpora, la seconde à Haendel – le tout entrecoupé d’intermèdes orchestraux faisant place à du Vivaldi. Dès le premier morceau, celui qui précède l’entrée tant attendue de Franco Fagioli, la qualité de l’ensemble mené par Alessandro de Marchi depuis le clavecin s’impose avec évidence : le concerto de Vivaldi « Alla rustica » (RV151) permet d’instaurer une texture sonore qui servira d’écrin à la prestation du contre-ténor, un tissu instrumental au son plein, à la dynamique leste et joyeuse, un rendu très musical, fluide, facile, rieur. Le chanteur se glisse sur scène après cette stimulante introduction. Des quatre airs de Porpora interprétés, extraits de ses différents opéras, aucun n’est mieux réussi que les autres, non ; chacun est réalisé avec une aisance parfaite, à la limite de la provocation. L’aisance de Franco Fagioli est vocale, certes : il parvient à modeler sa voix exactement comme il le désire en contrôlant son corps, en effectuant les bons réglages sur sa cage thoracique, son larynx, ses lèvres. Mais ce n’est pas seulement sa technique impeccable qui lui permet de faire jaillir une voix aussi pure et aussi captivante. La présence extrêmement charismatique de Fagioli face à son public contribue à imposer son style et à sublimer son chant : outre ses mimiques buccales qui l’aident à infléchir son timbre et à sculpter les vocalises, il se fait l’incarnation des personnages fantasques dont les airs dépeignent les sentiments. Il n’a pas peur du ridicule, ni d’en faire trop, et c’est justement son expressivité très prononcée qui témoigne de son plaisir de chanter et de son attachement à l’art du théâtre, étroitement lié à cette musique. Sa grande force est de savoir allier amusement dramatique et rigueur interprétative ; pas une fois la ligne mélodique ne dévie de sa courbe soignée, légère et ébouriffante.

Trois solistes de l’Academia Montis Regalis volent successivement la vedette à Franco Fagioli, le temps de concertos eux aussi magnifiquement restitués : les concertos pour hautbois (RV455), flautino (RV443), puis violoncelle (RV401). La virtuosité des instrumentistes semble faire écho à l’habileté vocale du contre-ténor, comme si l’émulation entre les musiciens rendait possible l’accession au niveau d’excellence le plus élevé.

Franco Fagioli © Thibault Stipal/Naïve
Franco Fagioli
© Thibault Stipal/Naïve
Les quatre airs de Haendel chantés par Franco Fagioli, deux issus de Serse et deux d’Ariodante, ont confirmé sa capacité à habiter les œuvres, autant qu’à lire une partition à la perfection. Chaque note émise témoigne d’un travail non seulement soigné, mais surtout fruit d’une grande maturité artistique, lui permettant de dépeindre les atmosphères à l’aide de nuances et de vibratos sans l’ombre d’un effet maniéré. L’Academia Montis Regalis accompagne ses élans comme saisis par la même émotion, ce qui se traduit par une intensité musicale doublement affermie. Franco Fagioli s’empare en particulier du « Scherza infida » en y inscrivant une douleur si puissamment transmise qu’il rouvre des yeux emplis de larmes à l’issue de sa déclamation.

Les airs composés par Porpora et Haendel comportent précisément toutes les difficultés techniques dont Franco Fagioli aime à se servir pour faire briller la beauté immaculée de son chant : stupéfiante rapidité, intervalles disjoints, interminables vocalises, tenues de notes, aigus haut perchés… Quiconque n’a pas encore compris les charmes du baroque sera immédiatement converti.