La mezzo-soprano Bernarda Fink et le pianiste Roger Vignoles ont proposé jeudi dernier à l’Auditorium du Musée d’Orsay un récital qui clôturait la première année de l’Académie Orsay-Royaumont, dédiée à la mélodie et au lied. Couple scénique de longue date, Bernarda Fink et Roger Vignoles sont un des duos qui encadrent cette formation.

Bernarda Fink © Julia Wesely
Bernarda Fink
© Julia Wesely

Le programme de la soirée est placé sous le signe du rêve d’un autre monde, d’autres cultures et sensibilités, avec une première partie consacrée à deux figures emblématiques du lied : Franz Schubert et Hugo Wolf. Première pièce, Auf dem See de Schubert, sur un poème de Goethe, nous plonge d’emblée dans un monde féérique, avec des sonorités de harpe au piano qui indiquent le climat poétique aquatique, que le chant dévoile seulement à la fin – la beauté de la nature reflétée dans le lac. Portée par ces sonorités liquides du piano, la voix de Bernarda Fink se lève délicatement, émerveillée devant « le nouveau sang d’un monde libre ». Si un problème de projection perturbe le début de son chant, on l’oublie vite car la chanteuse regagne son souffle dès la deuxième strophe et nous enchante avec la fraîcheur de sa voix et son timbre lumineux. Aucun pathos excessif dans son interprétation, qui mise avec justesse sur la sobriété : l’émotion peut être forte mais contenue.

Autre moment schubertien remarquable : l’interprétation de la déchirante Strophe aus « Die Götter Griechenlandes », sur un poème de Schiller, où le moi lyrique, nostalgique d’un monde mythique perdu, celui des dieux grecs, se replie sur lui-même : « Hélas, de cette image chaude de vie / Il ne reste que son ombre », chante Bernarda Fink à la fin, regard vide. Le piano donne l’impression d’une mécanique inéluctable, dans une sobriété liturgique, avant de dessiner une courte mais sublime mélodie mélancolique qui, par sa répétition, traduit ce sentiment de recroquevillement.

Avec les Spanishes et Italienisches Liederbücher de Hugo Wolf, on est invité dans une Espagne et une Italie fantasmées. Parmi les plus marquantes exécutions, on note « Wunden trägst du, mein Geliebter », chant sur la Passion du Christ, un des moments de forte intensité dramatique de la soirée, où les dissonances du piano soulignent le climat accablé de douleur, admirablement interprété par Bernarda Fink, toujours sans excès inutile. On retrouve cette intensité pieuse dans « Die Ihr schwebet um diesen Palmen » où le piano, par son frémissement des syncopes, se transforme en tourbillon qui semble vouloir tout absorber. La voix chuchotée de Bernarda Fink en Marie essaie de dompter ce déchaînement des éléments pour ne pas perturber le sommeil de l’enfant divin. Quelques lieder de Wolf apportent par ailleurs un divertissement bienvenu où l'humour n'est pas absent (« Nein, junger Herr », « Mein Liebster hat zu Tische mich geladen » ou « Man sagt mir, deine Mutter »).

La deuxième partie du récital est plus personnelle, clin d’œil à la double identité de la mezzo-soprano Bernarda Fink : slave (slovène) et latino (argentine). Pour le côté slave, c’est Dvořák avec V národnim tónu, opus 73. En langue tchèque, un nouveau monde s’ouvre au spectateur et l’authenticité de l’interprétation ne fait aucun doute : Bernarda Fink entonne avec une délicieuse véhémence et une belle théâtralité le très folklorique « Ej, mam ja kona faku », chant amer d’un garçon déçu en amour. Un peu plus tôt, « Žalo dievča, žalo trávu » a donné à entendre une mélodie dansante et gaie qui évoque les rondes populaires enjouées. Bien que l’univers reste bucolique, « Ach není, není tu » apparaît en revanche comme une véritable musique de salon, intimiste, qui chante la désolation générée par l’absence de l’être aimé, irremplaçable.

Si l’Espagne de Wolf était fantasmée, la soirée finit avec de l’authentique musique hispanique : Joaquín Rodrigo et Alberto Ginastera. Le piano retrouve des sonorités aquatiques mais plus rauques dans la première chanson de Rodrigo, Por Mayo, chant déchirant d’un prisonnier, avant de devenir encore plus introspectif dans le premier vilancico, Pastorcito santo. Ses effleurements à la façon d'une harpe ou d'une guitare soulignent la tendresse et la langueur de cette mélodie si touchante. Quel contraste avec le deuxième vilancico, Coplillas de Belén, où le déhanché contagieux du clavier invite à une danse exaltante !

L’invitation à la danse continue avec Ginastera et ses Cinco canciones populares argentinas. On est particulièrement captivé par « Chacacera », avec un piano nerveux et obstiné, des sons martelés et une voix qui se rapproche du cri – pour finir avec un cri poussé à l’extrême sur la dernière syllabe. Si la virtuosité de Roger Vignoles est admirable jusqu’au bout, l'interprétation de Bernarda Fink aurait pu faire preuve d'un peu plus de folie pour suggérer l’étreinte passionnelle portée par cette musique. Cette réserve n’est cependant qu’une légère ombre pour ce récital qui, dans sa globalité, a montré la grande force intérieure et la sensibilité de deux interprètes particulièrement complices. Une leçon d’élégance et de poésie.

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