Eugène Onéguine est l’opéra lyrique russe par excellence, mêlant la poésie de Pouchkine à la sensibilité musicale de Tchaïkovski. C’est un opéra à échelle humaine plutôt qu’historique, une séquence de scènes intimes, un mélange de chansons folkloriques et d’airs nostalgiques qui s’entrecroisent et se font écho. L’interprétation au Grand Théâtre de Genève cet automne - une reprise de la production du Metropolitan Opera de New York - sait mettre en valeur les forces de cet opéra resté populaire pendant plus de cent ans, sans vraiment prendre de risques.

© GTG  / Carole Parodi
© GTG / Carole Parodi
C’est une production symétrique, équilibrée, privilégiant les grands thèmes de l’oeuvre : la solitude, les transformations du passage du temps, l’opposition entre la ville et la campagne, la progression inéluctable de l’âge et la difficulté de maintenir ses valeurs. L’ironie du déséquilibre amoureux est mise habilement en avant par l’usage de l’espace scénique, où les personnages se retrouvent souvent isolés, illuminés, seuls.

Pour commencer, nous nous trouvons transportés au fond de la campagne russe, présentée avec précision. Le beau citadin Onéguine va arriver dans la famille Larine et la bouleverser de manière irrévocable. Nous voici plongés dans une scène rustique, automnale, qui contrastera avec les scènes bourgeoises de la fin de l’opéra, à la fois plus sombres et plus scintillantes. Rien n’est imposé à l’oeuvre, ni déplacé, ni anachronique. Les costumes sont élégants et détaillés. Le son du choeur est empli de force et de chaleur, démontrant une verve qui tire à certains moments vers le stéréotype. Peu importe : nous voulions la Russie, et voici la Russie.

Maija Kovalevska (Tatiana) © GTG/Carole Parodi
Maija Kovalevska (Tatiana)
© GTG/Carole Parodi
Les rôles sont particulièrement bien distribués, et les acteurs sont remarquables par leur jeu autant que par leurs voix. L’innocence transformée en grandeur de Tatiana, l’arrogance tempérée de remords d’Onéguine : les protagonistes principaux célèbrent les ambiguïtés de leurs incarnations. Aucun rôle n’est réduit, chacun est mis en valeur. Ici, pas de masques, pas de personnage-type, seulement des émotions compliquées qui évoluent en douceur sous les feux de la rampe. Pour cette approche, la direction devrait être applaudie.

Ainsi, on notera particulièrement le charme d’Edgaras Montvidas en Lenski, qui, avec son air mélancolique avant le duel (II, 17), nous offre un des moments les plus émouvants du spectacle. Il fait sonner une belle voix de ténor tendre et soutenue qui n’a pas peur de se briser d’émotion. L’air du prince Grémine (Vitalij Kowaljow), dans le troisième acte, a particulièrement séduit le public genevois, mais une autre performance vocale doit être notée avec autant d’enthousiasme : celle d’Irina Shishkova en Olga, une mezzo-soprano charmante et chaleureuse. On espère la recroiser dans des rôles principaux.

Michael Nagy (Eugène Onéguine) © GTG/Carole Parodi
Michael Nagy (Eugène Onéguine)
© GTG/Carole Parodi
Tout ceci est soutenu par un Orchestre de la Suisse Romande en pleine forme : de la richesse des cordes aux cuivres éclatants, il sait donner vie à l’oeuvre sous la direction posée et attentive d’Alan Woodbridge.

Globalement, la présentation du Grand Théâtre reste peut-être traditionnelle, mais elle n’en est ni moins émouvante, ni moins mémorable. De la brume mystérieuse de l’ouverture à l’espace vide et sévère de la fin, la mise en scène nous offre un décor lumineux mêlant minimalisme et romantisme, brutalisme et féérie. Les feuilles mortes, omniprésentes sur le sol pendant la première partie, offrent une touche à la fois métaphorique et physique : à plusieurs moments, les feuilles sont balayées, lancées en l’air, déplacées. À la fin, elles ont disparu.