Pour un des derniers concerts de la saison, l’Orchestre Nationale du Capitole de Toulouse  affichait un programme entièrement français et s’attachait à la filiation entre Maurice Ravel et Henri Dutilleux. Regards musicaux de part et d’autre de la Seconde Guerre Mondiale, le lien entre les deux compositeur est relativement fort.

Jean-Frédéric Neuburger © Carole Bellaiche
Jean-Frédéric Neuburger
© Carole Bellaiche

Le programme s’ouvre anachroniquement sur les Métaboles pour orchestre de Dutilleux, oeuvre en cinq parties créée en 1965. Presque chaque mouvement porte le timbre et la spécificité d’une famille d’instrument. Ainsi Incantatoire laisse s’exprimer les vents sur des tenues suraïgues. Linéaire donne à Tugan Sokhiev l’occasion de faire respirer avec lui son orchestre, accroché à sa baguette. Le sonorités d’Obsessionnel et torpide sont des plus remarquables, notamment grâce aux mélanges de timbre, comme les tenues aux cuivres et les contrebasses en harmoniques. Mais ce n’est qu’avec Flamboyant que l’on ressent l’orchestre symphonique dans son ensemble alors que les mouvements précédents étaient plus creux, malgré le travail constant sur les micro-motifs. Ce dernier mouvement plein de frénésie et éclatant est conduit de façon des plus précises par le maestro.

Le temps de monter le piano sur scène et l’orchestre se reforme pour accueillir le jeune pianiste Jean-Frédéric Neuburger. La sensibilité de Ravel aux drames de son temps, et notamment la Première Guerre Mondiale transparait dans cette oeuvre plus que dans tout autre. L’introduction des contrebasses, rejointe par une mélodie de contrebasson puis par les cors, assoit le caractère grave du sujet, détourné pourtant dès l’entrée du piano avec une gamme pentatonique. La mélodie de la première partie présentée par le soliste puis reprise par l’orchestre est ponctuée obsessionnellement par une quinte descendante dans le grave, à la manière d’un Claude Debussy dans sa Cathédrale Engloutie. Après un petit passage dansé, l’aspect martial des percussions et des vents forme une ambiance militaire qui vient troubler la naïveté du piano. Mais celui-ci détourne et délite aussitôt cette ambiance vers tout autre chose. Ce jeu de transformation mais aussi de lutte entre deux ambiances constitue le coeur du concerto. Sur certains passages, Neuburger ne fait plus qu’un avec l’orchestre et se fond dans une ambiance commune. Après un long épisode seul des plus mélancoliques et virtuoses, il est rejoint pas l’orchestre pour les derniers accords. Applaudi à juste titre par la salle, Jean-Frédéric Neuburger effectue un rappel “toujours avec Ravel” cette fois avec son Menuet antique, pièce représentative du modus operandi du compositeur français qui, reprenant des formes éprouvées, parvient à les renouveler grâce à son langage inimitable. La pièce à retour est exécutée tout en force mais toujours de façon virtuose, le soliste en perdant ses lunettes !

Après un tel transport, difficile de passer à la suite du programme, toujours ravélien, et toujours avec deux oeuvres très connues du compositeur : La Rapsodie espagnole et La Valse. L’inquiétant Prélude de la Nuit fait place aux danses de Malaguena et d’Habanera très humoristiques. Tugan Sokhiev contrôle avec précision les glissandi aux cordes, tout en affichant un petit sourire narquois. L'engouement suscité par Feria lui fait même terminer la pièce tel un torero se revenant avec fierté de sa cape. Le chef d’orchestre enfin déroule la mécanique implacable de La Valse mais prends bien soin de mettre en lumières tous les ressorts comiques de la partition allongeant ou accelerant à souhait la danse afin de conserver l’humour sous-jacent et toujours récurrent du compositeur.

Décidément une bien belle soirée, partagée au-delà de la Halle grâce à une retransmission télévisée en direct.

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