Le Théâtre des Abbesses accueillait un double programme du 3 au 7 mars 2017. En première partie, le duo Igor et Moreno proposait un spectacle étonnant intitulé Idiot-Syncrasy. En deuxième partie, Ben Duke présentait une création non moins conventionnelle : une adaptation scénique (mi-théâtre mi-danse) du célèbre poème épique de John Milton Paradise Lost. Le point commun des deux parties ? L’humour, et un certain mépris pour les normes – ce qui rend presque impossible de déterminer à quel genre on avait affaire. Deux moments de provocation insolites et réussis.

Igor and Moreno, <i>Idiot-Syncrasy</i> © Alicia Clarke
Igor and Moreno, Idiot-Syncrasy
© Alicia Clarke

Le premier spectacle, Idiot-Syncrasy, est troublant de simplicité ; pourtant, son originalité ne laisse pas le public indifférent, d’autant plus que celui-ci est amené à vivre le moment de façon active. Au début, deux hommes arrivent sur scène, Igor (Urzelai) et Moreno (Solinas), scrutent le public en silence pendant plusieurs minutes, puis se mettent à fredonner des chants folkloriques traditionnels. C’est l’énergie puisée dans ces vocalises mi-envoûtantes mi-entraînantes qui leur impulse un mouvement, d’abord dans le pied puis dans tout le corps : ils se mettent à sauter sur place, à intervalle régulier, ensemble, avec souplesse et assurance, et cette figure qui les unit presque en un seul corps devient l’élément central du spectacle. Ce mouvement, le saut en rythme, ils le conserveront pendant la quasi-totalité du spectacle (non moins d’une heure). Une fois la surprise passée, l’amusement puis le rire se répandent dans le public. Les deux danseurs ne se contentent pas de rester à leur emplacement initial. Après avoir retiré quelques couches de vêtements (sans cesser jamais de sauter !), ils circulent sur la scène et dans la salle, vont en coulisses pour changer de T-shirt, se mettent à boire du Calva puis font passer des verres et des bouteilles aux spectateurs pour partager ce plaisir avec eux. La situation est à la limite de l’absurde mais tout à fait appréciable et le duo de danseurs a su créer du lien entre toutes les personnes présentes. La fin du spectacle diffère un peu du reste et permet à la tension visuelle, rythmique et théâtrale de retomber : Igor et Moreno dansent toujours ensemble mais en se laissant aller à d’autres figures que le saut – surtout des cercles dans l’espace. L’intensité des regards qu’ils se jettent durant cette scène de quasi confrontation aboutit à une étreinte finale terriblement poignante.

Ben Duke, <i>Paradise Lost</i> © Zoe Manders
Ben Duke, Paradise Lost
© Zoe Manders

Ben Duke, lui, est seul en scène. Les seuls éléments de décor sont une chaise et une bâche en plastique délimitant un espace rond sur le sol – sans oublier les surtitres puisque le texte joué est évidemment en anglais. Rien que le titre du spectacle, Paradise Lost (lies unopened beside me), porte en germe le ton de dérision qui caractérise la performance du danseur. L’idée première de Ben Duke est de proposer une interprétation volontairement personnelle et atypique de l’œuvre très célèbre de Milton. Il explique : « J’ai voulu extraire des images de ce long poème, tout en me laissant distraire par des éléments du quotidien », car « c’est un poème tout à fait sérieux, mais je ne voulais pas l’aborder de façon trop révérencieuse ». Le résultat est décapant. Ben Duke résume l’œuvre-fleuve de Milton en la modernisant et fait le choix de jouer, danser ou narrer avec ses mots uniquement certaines scènes marquantes. Ainsi, il mime l’apparition de Dieu (avec une simple corde suspendue au plafond), il déploie devant les yeux ébahis de tous la grande bataille des anges (les morts étant représentés par des bonhommes en papier et les pierres par des MandM’s), ou encore incarne Eve au moment où elle croque la fameuse pomme défendue (et Summertime de Janis Joplin lui inspire une danse vraiment électrique)… C’est un style osé, on n’aime ou on n’aime pas. En tout cas, les idées sont là, et la réalisation est vraiment pleine d’humour : un excellent divertissement pour ceux qui acceptent sans honte de désacraliser un peu la littérature classique.

****1