Ce fut un moment exceptionnel, historique, inoubliable. Après cinq années de travaux, vendredi 14 novembre à 20h a eu lieu l’inauguration du nouvel Auditorium de la Maison de la Radio, dans le 16ème arrondissement de Paris. À l’occasion du tout premier concert ouvert au public, trois des quatre formations musicales de Radio France étaient présentes : l’Orchestre National de France dirigé par Daniele Gatti, puis l’Orchestre Philharmonique de Radio France et le Chœur de Radio France sous la baguette de Myung-Whun Chung. Une véritable réussite : à la fois une très belle fête et la promesse d’un avenir somptueux.

L’excitation est à son comble. Il est 19h30, les files d’attente s’étendent le long des baies vitrées arrondies du devant de la Maison de la Radio (au niveau de l’accès « côté Seine » qui était fermé depuis plusieurs années), les discussions sont pleines d’enthousiasme, les yeux des futurs premiers spectateurs brillent déjà sous le coup de tant d’émotion. Faire entrer un public si nombreux s’avère assez compliqué pour la jeune équipe d’accueil qui semble aussi perdue que les invités dans les locaux tout neufs, mais la majorité des personnes munies de places parviennent finalement à accéder au fameux auditorium. La journaliste qui rapporte désormais ces événements non sans une fébrilité subsistante se retrouve alors placée derrière l’orchestre, quelques centimètres au-dessus des musiciens. À cause de la cohue, elle est arrivée après le discours de Mathieu Gallet (président de Radio France), discours qu’il était possible de réécouter à partir du site de France Musique et qui peut se résumer à la phrase suivante : « Wow, ça y est, on y est ; l’Auditorium de la Maison de la Radio a d’abord été un rêve, puis un projet ; c’est maintenant une réalité ».

Auditorium de la Maison de la Radio © Christophe Abramowitz
Auditorium de la Maison de la Radio
© Christophe Abramowitz
Et quelle réalité enchanteresse… C’est visuellement que l’Auditorium séduit d’emblée tout nouvel arrivant : entièrement en bois (trois beaux bois différents recouvrant l’intégralité des surfaces murales), organisée en vignoble avec l’orchestre au centre et des grappes de spectateurs dispersés tout autour sur trois niveaux de hauteur, la salle est chaleureuse, accueillante, charmante. En outre, elle est très confortable : les sièges noirs bien molletonnés sont identiques à tous les étages, et chaque spectateur peut voir la scène dans son ensemble, avec un point de vue qui lui est propre. Certes, il est plutôt inhabituel de se retrouver face à d’autres membres du public ; on regarde et on est regardé, d’autant que les spectateurs ne sont pas plongés dans l’ombre pendant le concert. Il s’agit d’un détail, qui va probablement être retravaillé dans les jours prochains. Une chose est sûre : le moment et le cadre sont absolument magiques.

Et alors… le son, qu’en est-il du son ? Daniele Gatti arrive sur scène pour faire jouer l’Orchestre National de France dont il est le directeur musical. Le concert débute par Slava’s Fanfare, œuvre très courte de Dutilleux qui fait intervenir les seuls cuivres ; cela sonne très bien ! Avant de parler du reste, il convient de souligner l'absence de musique dite « contemporaine » du programme (2ème moitié du 20ème siècle), seul gros regret à l’issue du concert et d'un tel contexte. C’est ensuite l’ouverture de Tannhaüser qui est interprétée. Si Gatti peine à restituer la merveilleuse musique de Wagner avec l’élévation mystique requise, la configuration acoustique de l’auditorium (réalisée par Nagata Acoustics) permet de faire ressortir les sonorités de chacun des pupitres avec une précision saisissante. La moindre miette sonore est perceptible très distinctement, et le résultat global est un son magnifique, pur, construit, mat, presque cotonneux, sans saturation aucune. Bien sûr, cela implique qu’on entende aussi les petits défauts de l’orchestre (décalages, notes jouées un peu bas par un violon ou l’autre), ce qui est confirmé dans la suite de Der Rosenkavalier de Strauss emmenée sans grande inspiration. De même, bien que cette version ne soit pas destinée à rester dans les annales, le Boléro de Ravel est un choix d’œuvre intéressant puisque les différents timbres de l’orchestre sont mis à l’honneur : au cours du déroulement de la pièce, on redécouvre avec un immense bonheur qu’il est délectable de voir et d’entendre de façon ciblée les musiciens solistes. Malgré les imperfections, un régal ! Le public est debout à la fin de la première partie, exalté – même le rang des ministres. Daniele Gatti prend une minute la parole pour remercier tout le monde… et tout le monde l’entend, alors qu’il n’élève pas la voix, qu’il parle normalement voire faiblement. Encore une preuve de la prouesse technique réalisée.

Après avoir été bousculé de toutes parts dans les couloirs et dans le hall pour avoir simplement tenté de sortir au moment de l’entracte, le public rejoint l’espace du concert. Changement de plateau : c’est au tour de l’Orchestre Philharmonique de Radio France de se produire, sous la baguette de leur directeur musical Myung-Whun Chung. Il commence par la suite de Roméo et Juliette de Prokofiev ; immédiatement, la différence qualitative est évidente. C’est un feu d’artifice de couleurs, un drame qui prend forme, l’illustration parfaite d’une passion amoureuse dans toute sa complexité. Le Chœur de Radio France intervient ensuite, pour l’Ave verum de Mozart puis Daphnis et Chloé : Suite No. 2 de Ravel. L’interprétation se révèle toujours aussi fine, aussi savoureuse, et on ressent très nettement l’implication authentique des instrumentistes, tout comme plaisir que le chœur prend à investir ce nouvel espace.

Il est incroyablement difficile de relater cette soirée si riche en émotions en si peu de mots. Il y aurait encore beaucoup à dire, sur les performances des deux orchestres, sur les caractéristiques de la salle, sur les différentes impressions des musiciens et du public... Autant de paroles, de réflexions, de questions qui surgiront encore lors des prochains concerts donnés à l’Auditorium de Radio France. Mais pour l’heure, laissons la fièvre des festivités l’emporter, à l’image du concert qui s’est achevé en fanfare avec en bis l’ouverture de Carmen de Bizet. L’Auditorium est ouvert, et fait vivre la musique dans les meilleures conditions : il y a de quoi jubiler !