Pouvait-on espérer meilleure synchronisation que celle du liederabend que donnaient Jonas Kaufmann et Diana Damrau à la Philharmonie avec la soirée de la Saint Valentin ? Soutenus par l’irréprochable Helmut Deutsch, leur Italienisches liederbuch babillait, roucoulait, prenait le temps de la plaisanterie, allégeant considérablement le style et la prosodie au demeurant sophistiqués de la musique d’Hugo Wolf.

Helmut Deutsch, Diana Damrau, Jonas Kaufmann © Julien Hanck
Helmut Deutsch, Diana Damrau, Jonas Kaufmann
© Julien Hanck

Les deux livres des Italienisches liederbuch ne sont pas les plus faciles à appréhender chez le compositeur. À cela plusieurs raisons : leurs vastes proportions, l’extrême segmentation du cycle, et ces harmonies morcelées – si difficiles pour la mémoire –, sans compter que Wolf n’utilise que rarement des mélodies aussi fluides ou caractérisées que celles de Schubert. L’impression globale est celle d’une longue suite de récitatifs, plutôt qu’une collection d’arias (c’est là pourtant le fameux recitativo arioso dont nous parlent les spécialistes). Aussi, butiner année après année dans l’ouvrage semble encore être la meilleure solution pour se l’approprier, et ainsi démultiplier le plaisir d’écoute.

Diana Damrau, Jonas Kaufmann © Julien Hanck
Diana Damrau, Jonas Kaufmann
© Julien Hanck
D’entrée de jeu un fait marquant : nulle part ici de cérémonial, les deux chanteurs s’avancent sur scène en plaisantant, gesticulent, assurant de leur mimodrame une trame continue. Que l’on ne s’y méprenne pas, rien ici ne se veut théâtralement original, ou même abouti ; en revanche, et c’est beaucoup mieux ainsi, les lieder s’enchaînent grâce à cette action scénique de la façon la plus convaincante et la plus logique. S’installe une action dramatique qui épouse l’action musicale, et le fait en temps réel ; avec des gestes, des sourires, des volte-face, caresses et autres embrassades. Sans cela, l’absence de sous-titres se serait révélée plus problématique encore (on a noté, pendant toute la durée du concert, un bruissement de feuillage : le bruit de centaines de personnes consultant la traduction fournie dans le programme). Mais qu’importe si l’on ne suit mot à mot le texte, lorsque le chant, sa longueur de souffle, ses modulations radieuses suffisent à enivrer : c’est en cela que l’interprétation (et l’exécution !) du couple de chanteurs a largement su captiver.

Helmut Deutsch, Diana Damrau © Julien Hanck
Helmut Deutsch, Diana Damrau
© Julien Hanck

On s'en serait douté, la voix richement timbrée de Jonas Kaufmann et celle, étonnamment virtuose, de Diana Damrau se sont prêtés avec succès au jeu du babil amoureux. De certaines manières un peu cabotines dans les toutes premières minutes, les deux chanteurs se sont vite installés dans une convivialité sincère et sans fard, jalonnée de fulgurances expressives. À ce degré-là, il ne faut même plus parler de complicité avec le partenaire : c’est avant tout une souveraine complicité avec le texte qui autorise de telles libertés. Le ton bon enfant, dansant, avec des soli alternés, parfois presque comme des couplets, l’accompagnement au piano toujours discret et efficace, tout cela triomphait dans « Gesegnet sei, durch den die Welt enstund », sa réplique « Gesegnet sei das Grün», et le sublime « O wär' dein Haus durchsuchtig wie ein Glas », d’une souplesse remarquable. Il en allait de même avec la déclamation insolite, les soupirs et les estompes de « Geselle, woll'n wir uns in Kutten hüllen » : Jonas Kaufmann a dans son sac de ménestrel quelques tours qui font illusion, et il sait quand les distiller. Plus loin, dans « Verschling' der Abgrund » et « Ihr jungen Leute », ce sont les éclats de voix parlée de Diana Damrau qui se glissent dans la trame mélodique, lui permettant des miracles de fraîcheur.

Saint Valentin : c'est Jonas qui distribue les roses © Julien Hanck
Saint Valentin : c'est Jonas qui distribue les roses
© Julien Hanck
On se demande après cela, comment pourrait tourner « Wie lange schon »… Helmut Deutsch s’y adonne à d’admirables déliquescences, des hésitations et accents qui contrastent avec son air impénétrable et pince-sans-rire. Pareil traitement, aussi théâtral et concret de la matière sonore est vraiment novateur. On assiste à ces jeux d’échanges sans y comprendre un seul mot, mais de toutes ses oreilles, de toute son imagination.

Grâce à Jonas Kaufmann, Diana Damrau et Helmut Deutsch, beaucoup auront désormais la preuve sensible que Wolf avait non seulement le sens de l’action scénique, mais aussi l’idée de lui inventer des formes inouïes jusqu’alors, comme le coup de théâtre que provoque l’accord final de « Was soll der Zorn » !

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