Le lundi 6 juin à la Philharmonie, le Trio Kavakos-Capuçon-Lugansky donnait avec éclat l’intégrale des Trios de Brahms : fournaise chambriste, performance d’une opulence extrême dans laquelle s’affirmaient pourtant trois individualités bien distinctes. L’hyperbole était la signature de ce concert monographique, tendu tout entier vers un opus 8 saisissant.

Leonidas Kavakos © Marco Borggreve
Leonidas Kavakos
© Marco Borggreve

On ne suit pas encore aussi docilement les musiciens dans les premières minutes du concert : le trait est hyper-chargé, l’effet de masse terrifiant. Il est vrai que dans le Trio op. 101, le son part tellement fort, dispense si généreusement son héroïsme, qu’il est presque inévitable qu’il y ait des retombées. Ici, les retombées concernent essentiellement les disparités de style, d’attaque du son (moins « senties » que concertées visuellement). En l’absence d’une telle force structurante, les voix s’empilent, mais leur somme reste floue de contours (la chose est patente dans le Finale). À la surenchère spectaculaire des cordes répond un pianiste aux phrasés itinérants, parfois un peu lointain. Lugansky a le verbe rare et économe ; on lui note une certaine complaisance dans le mezzo-piano, infusé de pédale. Présence néanmoins reposante, calmant la vigueur du tout.

Nikolai Lugansky © Marco Borggreve | Naïve Ambroisie
Nikolai Lugansky
© Marco Borggreve | Naïve Ambroisie
Le paon déploie grassement ses plumes dans l’Allegro du Trio op. 87. Loin du port altier de conceptions plus beethovéniennes, ici, c’est la courbe ascendante de la phrase, l’envol du son qui priment. On sent là une rupture avec les grandes interprétations du XXème siècle (souvent plus ramassées, plus « balistiques »), notamment dans l’introduction d’un onirisme direct, subjectif, sans alibi. Sorte d’arbitraire poétique, porteur d’illusions : on est prêt à sacrifier la justesse absolue de la pulsation, des dynamiques pour favoriser quelques instants de grâce supplémentaires. Porte-parole du plus beau silence (les courtes pauses entre variations) et du plus beau rythme (il sublime les 2 pour 3, et retire toute brusquerie des syncopes de l’avant-dernière variation), Lugansky s’épanouit magnifiquement dans l’Andante con moto. Venteux Scherzo, amorcé à une périlleuse vitesse ; le détail des notes disparaît sous le geste, impressionniste. Kavakos se démarque par la maniabilité de son jeu, une saine franchise qui rend le moindre trait opérant. Partout ce ne sont que grondements, bourrasques, défenestration, arpèges qui passent en galopant avant de s’évanouir aussitôt. 

La jeunesse et le « Sturm und Drang » tourbillonnent dans ce Trio op. 8 de 1853, remanié en 1891 sur les conseils de Hanslick. Sans céder à l’emportement de ses partenaires, Lugansky travaille au fond du temps ; il sera l’ossature et le garde-fou de cet opus 8. Notons cependant que cet écartèlement permanent rend la performance assez vulnérable à l’imprécision. Réserve cependant infime, et sans conséquence sur le souffle et l’énergie. On retrouve ici une impression de simplicité objective, malgré la relative abondance des thèmes. Suspens extatique de l’Adagio à 4/4 en si majeur : réussite que l’on doit pour beaucoup au pianiste, dont les respirations cadrent et pulsent une magnifique scansion du temps. Capuçon frappe par la largesse enivrante de la sonorité, le soin apporté au contour. Jouissance plurielle, en rapport avec un certain type de production du son : l’on jouit d’un vibrato, d’un soufflet, d’une tenue qui meurt dans le silence.

Gautier Capuçon © Gregory Batardon
Gautier Capuçon
© Gregory Batardon

Une performance dont la réussite s’explique en partie par la conjonction heureuse de deux données : le gigantisme de la salle et la nature de la formation (qui n’est pas un trio constitué). Il ne faut pas se laisser prendre à l’acoustique ; certes, le son venant de l’instrument n’a pas la force de frappe qu’autorise la proximité, mais ce soir, la projection naturelle des trois solistes garantit une amplitude confortable d’écoute. Enfin, et en dépit d’un temps d’adaptation, le tout triomphe de la partie, uni par l’acoustique dans une perception rayonnante, embrasée de couleurs. Acoustique qui, bien que très diffractée, n’en réserve pas moins quelques intéressantes potentialités : elle s’accommode à merveille des Scherzo et des mouvements lents, la moindre croche étant reprise, portée par l’acoustique de la salle ; enfin, elle exige de la part des auditeurs une certaine qualité de silence qui, ma foi, est toujours bienvenue.

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