Il est très rare de commencer le compte-rendu d’une représentation lyrique par des félicitations. Et pourtant, certaines circonstances poussent le spectateur à manifester son approbation et son enthousiasme lorsque les programmateurs lyriques prennent des risques. Félicitations donc à l’Opéra de Toulon qui a osé ouvrir sa saison lyrique avec une partition inconnue : Le Chalet (1834) du compositeur de Giselle, Adolphe Adam. Félicitations également aux spectateurs curieux (mais hélas bien peu nombreux) qui ont franchi les portes de l’institution lyrique toulonnaise pour embarquer au cœur d’un voyage consacré au répertoire florissant d’Opéra Comique. Félicitations enfin aux artistes, tous impliqués, qui ont permis d’éviter que la soirée ne tourne à la caricature ringarde.

© JP Vasseur
© JP Vasseur

En première partie de soirée, quatre partitions sont à l’honneur : Lakmé, Les Pêcheurs de perles, Chérubin et Le Toréador. Trois chanteurs alternent les airs ou les ensembles les plus célèbres de ces partitions. Après l’entracte, c’est l’Opéra Comique en un acte Le Chalet d’Adam qui est présenté. Cette partition d’une durée d’une petite heure retranscrit le stratagème du frère de Bettly pour que sa sœur concrétise par un mariage l’amour quelle porte secrètement au jeune Daniel. Le tout est servi dans un cadre folklorique en Suisse, dans la campagne, pendant la période des guerres Napoléoniennes.

On comprend mal pourquoi Jodie Devos, annoncée souffrante en début de soirée, a décidé de maintenir au programme l’air des clochettes de Lakmé. Visiblement en plein doute quant à ses moyens vocaux qui trahissent clairement une méforme, la soprano belge laisse alors présager le pire pour la suite du concert. Il n’en sera rien ! Rapidement Jodie Devos reprend du poil de la bête et montre toute l’étendue de son talent de comédienne mais surtout de chanteuse. Ses vocalises dans le trio du Toréador sont extrêmement précises rythmiquement et délicieusement piquantes. C’est surtout dans Le Chalet que la soprano s’avère la plus convaincante. La maitrise de la diction est à marquer d’une pierre blanche à tel point que les surtitres apparaissent souvent bien inutiles. Le style est très élégant (pour une simple paysanne, après tout pourquoi pas ?). L’air « Liberté chérie » la montre en pleine possession de ses moyens avec des aigus clairs, certes un brin timides, mais cette timidité n’est à mettre que sur le dos de la méforme passagère de la chanteuse. Le ténor Sébastien Droy offre une véritable leçon de chant alla française : style impeccable, diction exemplaire, nuances recherchées et alternance entre voix de tête et voix de poitrine du meilleur goût. Ajoutez un legato parfaitement conduit et son air « Fantaisie au divin mensonge » s’avère être un petit enchantement. Dans Le Chalet, l’intelligence de l’interprétation et le raffinement évident du chant viennent combler une projection un brin timide notamment dans le haut de la tessiture. Seul le baryton Ugo Rabec s’avère en deçà des attentes notamment du fait d’un léger manque de souplesse dans les vocalises et une diction souvent « en bouche » et pâteuse. L’air le plus célèbre du Chalet, « Vallons de l’Helvétie », aurait pu gagner en panache mais l’interprétation globale du rôle est intéressante : le chanteur alternant entre refrains justement entrainants et grivoiseries assumées.

Du côté de l’Orchestre symphonique de l’Opéra de Toulon beaucoup de points positifs sont à relever. L’orchestre conduit par la baguette de Guillaume Tourniaire se révèle très précis et d’une belle homogénéité globale. Les cordes séduisent particulièrement du fait d’une écoute importante. La dynamique d’ensemble est plutôt entrainante sans jamais tomber dans la caricature fanfaronne vers laquelle ont pourrait pourtant facilement s’aventurer. Seuls les chœurs de l’Opéra de Toulon s’avèrent véritablement en peine : presque inaudibles, notamment les femmes, et d’une homogénéité perfectible.

Au cours du XIXe siècle, Le Chalet a été joué plus de 1500 fois à l’Opéra Comique. La dernière représentation toulonnaise de cette petite pépite date quant à elle de 1962. Il était donc grand temps de ressortir cette partition du placard et de redonner à ce répertoire, pilier de l’identité musicale française, toute sa place. Toutes les initiatives de résurrection sont donc bonnes à prendre et quand elles sont assumées avec talent, l’enchantement n’est que plus grand ! Pour ceux qui souhaitent prolonger cet enchantement, à noter qu’un enregistrement de cette version toulonnaise est à prévoir sous le label Timpani.