Le concert de ce soir à la Salle Gaveau est l’occasion de découvrir le pianiste russe Miroslav Kultyshev, né en 1985 à Leningrad, second prix au Concours Tchaïkovski à Moscou en 2007, puis vainqueur des Monte-Carlo Piano Masters en 2012. Il nous propose un programme évocateur autour de Ravel (Valses nobles et sentimentales suivi de Gaspard de la Nuit) et Chopin (ses quatre Ballades). Avec ses grands yeux d’enfants tour à tour candides ou mélancoliques, il fait montre d’une sensibilité soignée, qui ne tombe ni dans un excès de sentimentalité ni dans une aridité analytique désincarnée.

Dans la Salle Gaveau une surprise attend le public : au lieu des longs corbillards noirs qui sont légions dans les salles de concerts, c’est un étrange piano aux couleurs de palissandre des Indes qui surplombe l’auditoire. Un certain Opus 102. Œuvre du français Stephen Paulello, ce piano révolutionnaire est un ovni avec ses 3 mètres de long, ses 102 touches au lieu des 88 habituelles (9 notes supplémentaires dans le grave et 5 dans l’aigu) et ses cordes parallèles obliques. D’un caractère tout à fait atypique à côté duquel bon nombre de pianos modernes semblent fades, il demande à être apprivoisé, tant de la part du pianiste que de celle de l’auditeur. Le son est d’une richesse incomparable sans être lourd. Les harmoniques scintillent, grésillent, dessinant une topographie, un relief tout autre que la licité habituelle. La longueur de son est elle aussi assez stupéfiante, une note tenue semblant ensuite se frayer un chemin autonome dans la résonnance offerte par les bois du piano. Les aigus sont parfois trop métalliques, s’imposent avec effraction dans l’oreille qui a du mal à s’habituer à une telle intrusion. Jouer ce piano, c’est emprunter un chemin sauvage, non balisé, incertain, parfois ingrat et inconfortable, mais qui recèle en promesse, du moins en potentialité, la découverte de délicieuses contrées insoupçonnées.

L’entrée en matière se fait par les Valses nobles et sentimentales de Ravel. Bien que rendant hommage aux valses viennoises ainsi qu’aux valses de Schubert, celles de Ravel sont résolument modernes par leurs harmonies osées et leurs rythmes plus intrépides que ceux de leurs consœurs viennoises. L’Opus 102 sied admirablement à la musique de Ravel ; grâce à ses cordes parallèles le son rappelle parfois celui des pianos Erard sur lesquels Ravel lui-même jouait et composait. Rythmes syncopés et francs dans le premier mouvement, baguenaude ingénue dans le troisième, sens aigu du phrasé dans l’avant dernier, Kultyshev sait faire parler l’œuvre. Néanmoins, il peine à s’approprier le piano, et sans doute par manque d’intimité avec cette créature n’ose pas s’aventurer dans les nuances pianissimo qui auraient pourtant été de bon aloi.

Gaspard de la Nuit est l’un des chefs-d’œuvre de la musique pour piano du siècle dernier, inspiré du recueil de poèmes éponyme d’Aloysius Bertrand. Ondine semble pressée, tant le tempo imposé dès le départ par le pianiste est rapide. Le son de la vibration initiale a déjà une présence riche et colorée, loin de l’évanescence trouble des faibles lueurs aquatiques qui font d’habitude l’envoûtement de son apparition. Cependant, bien que la célérité paraisse excessive, l’effet produit par sa combinaison avec ce son de l’Opus 102 n’est pas sans nourrir ces mélismes cristallins et perlés qui, s’ils semblent s’éloigner de l’intention ravélienne bien plus lointaine, lui donnent du moins un nouveau souffle. Après un Gibet troublant dans sa fixité scrutatrice, c’est au tour de Scarbo d’entrer en scène. Créature espiègle, sournoise, imprévisible. Dans cette musique si exigeante pour l’interprète, l’engagement physique du pianiste est impressionnant. Si les trois notes interrogatives précédant l’éruption de Scarbo auraient pu être plus ténues afin qu’elles servent moins une affirmation qu’un pressentiment, les convulsions, les spasmes diaboliques, l’acharnement obsessionnel  du jeu du pianiste sert à merveille l’atmosphère de ce poème.  

Dans les 4 Ballades de Frédéric Chopin, le pianiste, plus à l’aise, semble avoir mieux apprivoisé l’instrument. Hasard du programme ou clin d’œil furtif, il semblerait que la troisième Ballade ait été inspirée par le poème « Ondine » de Mickiewicz. Errance méditative, éclairs ténébreux, apaisements salvateurs, relents d’angoisse, bonheur authentique, ataraxie sereine. Sensible à la grande polyphonie de ces œuvres, attentif à la conduite de la ligne mélodique, Kultyshev s’évertue à développer, à en faire vibrer toutes les ressources poétiques et imaginatives.