Conjointement aux travaux de construction de la Source vive, nouvelle salle du complexe des Mélèzes, la salle historique des Rencontres Musicales d’Évian a bénéficié d’une rénovation discrète : la scène de la Grange au Lac a été agrandie et ses murs recouverts d’un matériau isolant acoustique compensant le vieillissement de la structure en bois. Identité visuelle du lieu, cette dernière apporte toujours un cachet inimitable, entre élégance des proportions et rusticité silvestre. Un savoureux cocktail de pin, de cèdre rouge et de bouleau stimule le nez tandis que les lustres de cristal en fond de scène mettent des étoiles dans les yeux. Entre ces luminaires et les talons sertis de diamant des chaussures de Yannick Nézet-Séguin, c’est à qui brillera le plus fort. Mais l’éblouissement qu’on retient, c’est celui de la complémentarité idéale entre le chef d’orchestre canadien et le Chamber Orchestra of Europe.

Le Chamber Orchestra of Europe dans la Grange au Lac à Evian © Les Mélèzes - Matthieu Joffres
Le Chamber Orchestra of Europe dans la Grange au Lac à Evian
© Les Mélèzes - Matthieu Joffres

Avec des tempos très raisonnables, voire lent, la Symphonie « Inachevée » de Schubert prend des allures solennelles, comme une longue ouverture. Il faut très peu de temps pour réaliser que cet apaisement est purement métronomique, les contrastes de nuance et de dynamique évacuant tout statisme inopportun. Un sens souverain de l’agogique réserve des moments de grande réussite artistique : le subtil phrasé des pizzicatos des contrebasses en soutien du chant piano des violoncelles dans le premier mouvement, un tremolo qui gagne en fréquence à mesure que le crescendo associé augmente en volume, ou encore la ligne du choral des vents, majestueuse au-dessus de la marche des cordes au cours de l’« Andante con moto ».

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Spécialiste de ce répertoire pour avoir gravé une intégrale de référence des symphonies du compositeur avec Harnoncourt, l’orchestre sait interpréter les gestes du chef dans une juste mesure. Quand Nézet-Séguin peut sembler vouloir faire pleurer la moindre phrase aux violons, c’est avec sobriété que ces derniers répondent grâce à leur identité sonore si caractéristique, un son tendu toujours animé d'une direction, avec un vibrato extrêmement parcimonieux. L’objectif n’est pas l’hédonisme sonore mais la nécessité du discours.

Romain Guyot interprète Weber à la Grange au Lac © Les Mélèzes - Matthieu Joffres
Romain Guyot interprète Weber à la Grange au Lac
© Les Mélèzes - Matthieu Joffres

L’agitation du début du Concerto pour clarinette n° 1 de Weber captive tout autant, avec les trilles des seconds violons qui nous emmènent dans les forêts inquiétantes du Freischütz. Vif et nerveux, tout le premier mouvement est un délice de théâtre construit autour de la gravité des temps forts, sans aucun systématisme. L’« Adagio ma non troppo » change d’atmosphère : l’orchestre métamorphosé déploie un tapis sonore idéal pour mettre en valeur le chant du soliste, avant que le finale ne synthétise les approches des deux mouvements précédents.

Parfois assis sur la chaise de première clarinette solo du Chamber Orchestra of Europe, Romain Guyot sert l’œuvre avec la même sobriété qu’on remarquait de la part de l’orchestre dans Schubert, évitant tout atmosphère pseudo-romantisante le cœur sur la main dans un mouvement lent profondément ressenti. La cadence de l’« Allegro » interroge : s’agit-il d’une succession d’intervention de plusieurs personnes qui s’imitent, se bousculent, discutent, ou bien un seul discours à la schizophrénie assumée ? Toujours est-il que le résultat est éloquent. La virtuosité du musicien se joue du finale, entre lié et détaché, mais toujours au service d’une narrativité réfléchie. Avec une adaptation aussi inattendue que convaincante de la Gnosienne n° 1 de Satie pour clarinette et orchestre donnée en bis, Guyot se mue en charmeur de serpent, au point de passer un entracte à surveiller le sol et la végétation du complexe des Mélèzes : le cobra royal n’était assurément pas loin.

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Yannick Nézet-Seguin dirige le Chamber Orchestra of Europe à la Grange au Lac © Les Mélèzes - Matthieu Joffres
Yannick Nézet-Seguin dirige le Chamber Orchestra of Europe à la Grange au Lac
© Les Mélèzes - Matthieu Joffres

L’anti-venin intact, on revient à l’entracte pour la Symphonie n° 4 « Italienne » de Mendelssohn. Nézet-Séguin y exploite l’inertie interne d’un orchestre portée par les timbales exceptionnelles de John Chimes pour se concentrer sur l’intention, tant de manière générale que dans l’attention aux détails. A peine le temps d’accrocher sa ceinture que l’œuvre débute sur les chapeaux de roue. Quel soleil, quel ciel radieux dessine cet « Allegro vivace » où les interventions fusent de toutes parts.

Les pupitres de vents sont naturellement mis en avant par l’absence de recherche d’opulence au cours du deuxième mouvement, renouvelant son écoute de manière intéressante. Le « Menuetto » se distingue par sa fluidité, avec des altos et seconds violons liquides qui donnent envie d’écouter l’orchestre dans la Symphonie n° 6 « Pastorale » de Beethoven. Avec une très légère perte de définition, le saltarello final sollicite presque trop l’indication « Presto » mais son énergie communicative électrise la salle. Heureux soit son public : la programmation 2026-2027 des Mélèzes promet son lot de concerts mémorables tout au long de la saison.


Le voyage de Pierre a été pris en charge par les Rencontres Musicales d'Évian.

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